À moins de cinq mois des élections annoncées par le Conseil électoral provisoire (CEP), le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a réuni ce samedi, au Palais national, les membres de son gouvernement, les directeurs généraux de plusieurs institutions publiques, les responsables des forces de sécurité, le président du CEP, Jacques Desrosiers, ainsi que des représentants de la communauté internationale. L’objectif affiché : mobiliser l’administration publique pour assurer la réussite du processus électoral.
Au cours de cette rencontre, le chef du gouvernement a affirmé que le décret électoral du 2 juin 2026 constitue la base juridique devant conduire le pays vers des élections « libres, transparentes et crédibles ». Il a également soutenu que les ressources de l’État étaient mobilisées et que son administration travaillait à restaurer durablement la sécurité afin de permettre aux citoyens d’exercer leur droit de vote.
Sur le papier, le discours est rassurant. Dans la réalité, il laisse de nombreux Haïtiens sceptiques.
Depuis plusieurs mois, les déclarations promettant le rétablissement de l’autorité de l’État se succèdent. Pourtant, la situation sécuritaire continue de se détériorer. Des quartiers entiers restent sous le contrôle de groupes armés, des milliers de familles vivent toujours dans des sites de déplacés, les enlèvements se poursuivent et plusieurs axes routiers demeurent impraticables.
À peine vingt-quatre heures avant cette réunion, des centaines de citoyens dénonçaient encore les conditions inhumaines imposées à l’Autorité portuaire nationale (APN), où des familles passent parfois des journées entières sous un soleil accablant pour espérer embarquer vers le Grand Sud, faute de pouvoir emprunter la route nationale contrôlée par les gangs. Pendant que le gouvernement parle d’élections, des Haïtiens sont encore contraints de traverser la mer pour circuler à l’intérieur de leur propre pays.
Le contraste est saisissant.
Le Premier ministre affirme vouloir restaurer l’autorité de l’État. Mais où est cette autorité lorsque des groupes criminels continuent d’imposer leur loi dans plusieurs communes ? Où est cette reprise de contrôle lorsque des écoles ferment leurs portes à cause des affrontements, que des hôpitaux fonctionnent au ralenti et que des milliers de citoyens abandonnent leurs maisons pour sauver leur vie ?
Plusieurs observateurs estiment qu’il devient difficile de convaincre la population avec de nouveaux discours alors que les résultats tardent à se concrétiser. Les Haïtiens ne jugent plus les autorités sur leurs promesses, mais sur leur capacité à produire des changements visibles.
L’organisation d’élections crédibles ne dépend pas uniquement d’un calendrier ou d’un décret. Elle exige avant tout un environnement où chaque citoyen peut se déplacer librement, participer à des activités politiques sans intimidation et voter sans craindre les armes.
Comment un candidat pourra-t-il faire campagne dans des zones où l’État n’a plus accès ? Comment les agents électoraux transporteront-ils le matériel dans des communes contrôlées par les gangs ? Comment les électeurs exerceront-ils leur droit de vote si la peur continue de remplacer la liberté ?
Ces questions restent, pour l’instant, sans réponses convaincantes.
Le chef du gouvernement affirme que les ressources de l’État sont mobilisées. Pourtant, malgré les blindés, les équipements spécialisés, les unités d’élite, l’appui international et les budgets importants consacrés à la sécurité, les groupes armés continuent d’étendre leur influence. Chaque nouvel enlèvement, chaque attaque contre une institution publique et chaque déplacement massif de population viennent fragiliser un peu plus le discours officiel.
Le président du CEP, Jacques Desrosiers, a salué l’engagement du gouvernement et appelé toutes les institutions à accompagner le processus électoral. Mais sur le terrain, c’est une autre bataille qui préoccupe les citoyens : celle de leur survie quotidienne.
Pour beaucoup d’Haïtiens, la véritable urgence n’est pas seulement la tenue d’un scrutin. C’est le rétablissement de la sécurité, la réouverture des routes nationales, le retour des déplacés dans leurs quartiers, la fin des enlèvements et la reprise du contrôle des territoires abandonnés aux groupes armés.
Sans ces conditions, les grandes déclarations prononcées au Palais national risquent d’apparaître comme un exercice de communication déconnecté de la réalité. Les citoyens n’attendent plus des conférences, des communiqués ou des réunions solennelles. Ils attendent des résultats.
Car au bout du compte, la crédibilité d’une élection ne se mesure pas au nombre de discours prononcés, mais à la capacité de l’État à garantir que chaque Haïtien puisse voter librement, sans peur et sous la protection de la loi. Aujourd’hui, force est de constater que cet objectif est encore loin d’être atteint.



