Il aura fallu plusieurs dénonciations, des interrogations insistantes et un malaise grandissant concernant l’utilisation des données de l’Office national d’identification (ONI) pour que cet organisme décide enfin de réagir. Dans une note circulaire datée du 1er septembre 2026, le directeur général de l’ONI, Reynold Guerrier, rappelle à ses employés les règles de confidentialité, de neutralité et d’impartialité à l’approche des élections. Une réaction tardive qui, surtout, risque de laisser les citoyens sur leur faim.
Alors que l’ONI rappelle aujourd’hui que les données des citoyens ne doivent pas être utilisées à des fins politiques, de sérieuses interrogations circulent depuis plusieurs semaines sur la manière dont ces mêmes données pourraient être exploitées dans la bataille politique. Notre journal avait déjà tiré la sonnette d’alarme à maintes reprises concernant des informations faisant état d’une possible vente de données issues de l’ONI. Certains témoignages et informations rapportées vont même jusqu’à comparer cette circulation présumée de données à celle des «pâtés chauds ». Face à ces accusations, le silence de l’institution a inévitablement alimenté les soupçons.
Aujourd’hui, Reynold Guerrier rappelle que les employés de l’ONI doivent rester neutres et qu’aucune donnée ne peut être utilisée pour favoriser un candidat, un parti ou un groupe politique. Les agents reconnus coupables de telles pratiques pourraient, selon la note, être sanctionnés allant jusqu’au licenciement et faire l’objet de poursuites judiciaires. Fort bien, mais une question demeure : pourquoi maintenant ?
La note ressemble davantage à un rappel à l’ordre tardif qu’à une véritable réponse aux préoccupations qui se multiplient. Elle pose des interdits, menace de sanctions et rappelle les principes. Toutefois, elle ne précise pas si l’ONI a mis au jour des abus, si une enquête interne est en cours, si des agents ont déjà été identifiés ou si des données ont effectivement circulé entre les mains d’acteurs politiques. En d’autres termes, on insiste beaucoup sur ce qui est interdit, mais bien moins sur ce qui a pu se produire concrètement.
Des anomalies auraient été relevées dans certaines listes soumises par des groupements politiques, notamment celui associé à NINU, lié à plusieurs formations. Il ne s’agit pas d’une simple erreur de saisie. Il faudra alors comprendre comment les mêmes identités peuvent figurer sur plusieurs listes et, surtout, qui a fourni ou récupéré ces informations.
Depuis quelque temps, des interrogations circulent également au sujet de listes qui seraient gonflées par des adhérents fictifs ou dont les données auraient été réutilisées. Certains acteurs politiques affirment même avoir déjà réuni les 30 000 adhérents requis, alors que l’origine d’une partie de ces adhésions reste contestée. Des soupçons d’arrangements entre groupements politiques pour transférer ou partager des adhérents sont aussi évoqués. Ces accusations restent à vérifier, mais elles méritent mieux que de simples déclarations de principe.
Des demandes de vérification sérieuses visent tout particulièrement Mathias Pierre, le groupement politique associé à Jocelerme Privert ainsi que la plateforme Viktwa. Il incombe aux institutions compétentes de vérifier ces éléments et de déterminer si les listes présentées correspondent réellement aux citoyens ayant librement accepté d’y figurer.
Car, au fond, le problème est simple : si les données de l’ONI peuvent servir à constituer, compléter ou manipuler des listes politiques, c’est le processus électoral lui-même qui se trouve fragilisé.
Comme si cela ne suffisait pas, les citoyens continuent de signaler un autre problème bien plus grave : l’accès à la carte d’identité nationale. Des usagers affirment avoir été confrontés à des demandes d’argent ou à des arrangements informels pour accélérer leurs démarches. Ceux qui refusaient de « conclure un marché » étaient parfois condamnés à attendre de longs mois, voire un ou deux ans. Ces témoignages doivent évidemment être vérifiés, mais ils sont suffisamment sérieux pour que l’ONI explique clairement les mesures prises pour prévenir de telles pratiques.
Car une institution chargée d’identifier les citoyens ne peut fonctionner selon la logique du « connaître quelqu’un, payer quelqu’un ou attendre son tour pendant des années ». La carte d’identité n’est pas un privilège réservé à ceux qui disposent de relations ou de moyens financiers. C’est un document public qui doit être accessible dans des conditions transparentes et équitables.
La note de Reynold Guerrier survient dans un climat où la confiance est déjà sérieusement ébranlée. Elle rappelle des règles qu’il ne devrait être nécessaire de rappeler à une institution aussi sensible. Mais cela ne suffira pas à dissiper les soupçons.
Une circulaire ne peut remplacer une enquête,une menace de sanctions ne peut se substituer à la transparence. Et un rappel concernant la confidentialité ne peut effacer les questions déjà soulevées quant à la circulation des données.
À quelques mois des élections, l’ONI et le CEP se trouvent désormais confrontés à une obligation bien plus importante qu’une simple communication administrative : celle de prouver que les données des citoyens sont réellement protégées et que les 30 000 membres requis sont de véritables citoyens vérifiables, uniques et ayant donné leur libre consentement.
Faute de quoi, derrière les grands discours sur la neutralité et la confidentialité, le pays risque une fois de plus de découvrir, après coup, que les règles étaient certes belles sur le papier, mais bien moins respectées dans la réalité.
C’est précisément ce que Reynold Guerrier doit désormais éviter : que cette note du 1er septembre soit perçue comme une réponse visant à apaiser le scandale plutôt que comme le début d’une véritable opération d’assainissement au sein de l’ONI.



