Le gouvernement haïtien a annoncé, le lundi 20 juillet, le lancement du préenregistrement des électeurs dans trois départements : le Nord, le Sud-Est et la Grand’Anse. Présentée comme une étape importante vers le retour à l’ordre constitutionnel, cette initiative est pilotée par la Primature, sous la direction du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, en collaboration avec le Conseil électoral provisoire (CEP).
Sur le papier, le message est rassurant. Le gouvernement parle d’élections « libres, inclusives, crédibles et transparentes ». Il appelle les partis politiques, la société civile et les partenaires internationaux à accompagner le processus.
Mais dans la rue, une autre conversation domine. Une conversation beaucoup moins optimiste.
Car une question revient avec insistance : de quelles élections parle-t-on exactement ?
Comment convaincre les Haïtiens que le pays est prêt à voter alors que des pans entiers du territoire échappent encore au contrôle de l’État ?
Depuis l’arrivée d’Alix Didier Fils-Aimé à la Primature, la population a entendu de nombreuses promesses concernant la sécurité. Les autorités ont annoncé des opérations d’envergure. La Police nationale a reçu de nouveaux équipements. Des véhicules blindés ont été livrés. Des drones explosifs ont été présentés comme un tournant dans la lutte contre les groupes armés. Des renforts internationaux sont venus appuyer les forces de sécurité.
Pourtant, une année plus tard, que constate la population ?
Quel chef de gang parmi les plus influents a été définitivement neutralisé ?
Quel grand bastion contrôlé par les groupes armés a été repris et sécurisé de façon durable ?
Combien de familles déplacées ont réellement pu retourner vivre chez elles ?
Combien de routes nationales sont aujourd’hui totalement sécurisées ?
Ces questions dérangent parce qu’elles ramènent à la réalité du terrain.
Aujourd’hui, le gouvernement lance le préenregistrement des électeurs dans trois départements.
Mais qu’en est-il des sept autres ?
Le pays ne compte-t-il désormais que trois départements capables de participer au processus électoral ?
Les habitants de l’Ouest, de l’Artibonite, du Centre ou encore des Nippes auront-ils les mêmes droits que ceux des départements concernés par cette première phase ?
Ou faudra-t-il attendre encore des mois voire davantage ?
À mesure que les annonces se succèdent, un doute s’installe.
S’agit-il d’une véritable avancée vers les élections, ou d’une stratégie destinée à montrer aux partenaires internationaux que le calendrier avance, alors que les conditions essentielles ne sont toujours pas réunies ?
Car organiser des élections ne consiste pas uniquement à inscrire des électeurs.
Encore faut-il que ces électeurs puissent circuler librement, assister à des réunions politiques, écouter tous les candidats, voter sans intimidation et rentrer chez eux en sécurité.
Or, dans plusieurs communes, cette liberté n’existe toujours pas.
Une autre question, encore plus sensible, mérite d’être posée.
Peut-on parler d’élections libres dans des zones où des groupes armés imposent leur autorité ?
Qui garantira que les habitants vivant sous leur contrôle voteront selon leur conscience et non sous la peur ?
Les candidats de tous les partis auront-ils accès à ces quartiers pour faire campagne ?
Ou certaines zones deviendront-elles des réservoirs électoraux verrouillés où un seul choix sera toléré ?
Dans les conversations de rue, certains vont encore plus loin.
Ils se demandent pourquoi, malgré tous les moyens annoncés par l’État, le problème semble toujours aussi profond.
Pourquoi les gangs continuent-ils d’étendre leur influence alors que la PNH dispose aujourd’hui de matériels plus sophistiqués qu’il y a quelques années ?
Pourquoi les résultats tardent-ils autant à apparaître ?
Les gangs sont-ils devenus uniquement un problème sécuritaire ?
Ou représentent-ils aussi un enjeu politique que personne n’ose affronter jusqu’au bout ?
Existe-t-il des intérêts cachés derrière cette crise qui dure depuis si longtemps ?
Certains responsables politiques trouvent-ils un avantage à maintenir certaines zones sous influence afin de peser sur un futur scrutin ?
Ces interrogations ne constituent pas des accusations. Elles traduisent les doutes d’une population fatiguée, qui observe que les promesses de reconquête se succèdent alors que les groupes armés continuent d’imposer leur présence dans plusieurs régions du pays.
Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé porte aujourd’hui une lourde responsabilité.
S’il veut convaincre les Haïtiens que les élections sont réellement possibles, il devra répondre à une question fondamentale :
Comment demander au peuple de croire aux urnes quand, dans plusieurs territoires, c’est encore la loi des armes qui domine ?
Le préenregistrement des électeurs est une étape administrative importante. Personne ne le conteste.
Mais il ne remplacera jamais le rétablissement de l’autorité de l’État.
Les Haïtiens n’ont plus besoin de calendriers annoncés avec enthousiasme. Ils veulent des preuves que leur vote aura la même valeur à Port-de-Paix, à Mirebalais, à Carrefour, à Kenscoff, aux Gonaïves, à Croix-des-Bouquets ou à Cité Soleil.
Sans sécurité, sans liberté de circulation, sans accès égal pour tous les candidats et sans protection effective des électeurs, le risque est grand que ces élections soient perçues non comme le retour de la démocratie, mais comme un exercice politique destiné à faire patienter la population et à rassurer les partenaires étrangers.
Et c’est peut-être là la plus grande inquiétude : les Haïtiens attendent un changement de réalité. Ils ne veulent plus qu’on leur vende l’espoir pendant que, sur le terrain, rien ne change réellement.



