Port-au-Prince, 20 juin 2026 — Pour des milliers d’Haïtiens, la route reliant Carrefour à Port-au-Prince n’est plus seulement un axe de circulation. Elle est devenue le symbole d’une crise sécuritaire qui semble échapper au contrôle des autorités. Ce samedi, l’installation d’un neuvième poste de péage imposé par des groupes armés à Martissant a provoqué un mouvement de grève chez plusieurs chauffeurs de transport en commun, aggravant davantage les difficultés de déplacement de la population.
Selon les témoignages recueillis auprès de conducteurs opérant sur cet itinéraire stratégique, chaque véhicule doit désormais franchir neuf points de contrôle informels avant d’atteindre la capitale. À chaque passage, des sommes pouvant atteindre environ 1 000 gourdes seraient exigées. Une réalité qui transforme progressivement le transport public en parcours d’obstacles financier.
Pour les usagers, les conséquences sont immédiates. Le tarif officiel fixé par l’État à 75 gourdes pour le trajet Carrefour–Port-au-Prince appartient désormais à une autre réalité. Depuis plusieurs mois déjà, les prix pratiqués sur le terrain avaient atteint 200 gourdes. Avec l’apparition de ce nouveau point de perception, certains chauffeurs réclament maintenant jusqu’à 250 gourdes par passager afin de couvrir leurs coûts.
Derrière ces chiffres se cache une situation beaucoup plus profonde : celle d’une population prise en étau entre l’insécurité, la hausse du coût de la vie et l’affaiblissement de l’autorité publique. Chaque augmentation du prix du transport signifie moins d’argent pour se nourrir, se soigner ou envoyer ses enfants à l’école.
La colère des chauffeurs traduit également un sentiment d’abandon grandissant. Beaucoup affirment exercer leur métier dans des conditions devenues insoutenables, exposés quotidiennement aux risques de violence tout en assumant des charges financières de plus en plus lourdes. Leur mouvement de protestation témoigne d’un malaise qui dépasse largement le secteur du transport.
Pendant ce temps, les habitants de Carrefour, de Martissant et des quartiers environnants continuent de subir les conséquences directes de cette situation. Pour se rendre au travail, accéder à un service public ou simplement rejoindre le centre-ville, ils doivent composer avec des obstacles qui paraissent désormais intégrés au quotidien.
Cette nouvelle crise relance également le débat sur l’efficacité des politiques de sécurité mises en œuvre ces derniers mois. Malgré les annonces officielles, les opérations policières ponctuelles et l’appui international accordé aux institutions de sécurité, de nombreux citoyens peinent à constater une amélioration durable de la situation sur plusieurs axes stratégiques du pays.
Dans l’opinion publique, un constat revient avec insistance : lorsque des groupes armés sont capables d’imposer leurs propres mécanismes de perception sur une route aussi importante que celle reliant Carrefour à Port-au-Prince, c’est toute la question du contrôle du territoire qui est posée.
Au-delà des considérations politiques, la réalité est visible chaque jour sur le terrain. Les commerçants paient davantage pour transporter leurs marchandises, les chauffeurs augmentent leurs tarifs pour survivre, et les passagers supportent une facture toujours plus lourde. Au bout de la chaîne, ce sont les familles haïtiennes qui absorbent le coût d’une crise qui semble s’approfondir.
Alors que les autorités continuent d’affirmer leur volonté de restaurer l’ordre et la sécurité, de nombreux citoyens attendent désormais moins de promesses et davantage de résultats concrets. Car pour ceux qui empruntent quotidiennement la route de Carrefour à Port-au-Prince, la crise n’est pas une statistique ni un discours : elle se mesure en barrages, en peur, en dépenses supplémentaires et en heures perdues sur le chemin de la survie.


