Port-au-Prince, 19 septembre 2025 — Reportage réalisé par Haitiens.org
À deux semaines de la rentrée scolaire prévue pour le 1er octobre, l’ambiance dans les rues de Port-au-Prince est loin d’être celle d’une nation prête à renouer avec les salles de classe. Entre chômage massif, routes bloquées, violence des gangs et établissements détruits, les obstacles à l’éducation s’accumulent, laissant des milliers de familles haïtiennes dans le désarroi.
Dans les allées bruyantes d’un marché de Delmas, un homme d’une quarantaine d’années, vendeur de légumes, secoue la tête :
« M’pa ka mete pitit mwen lekòl. M’pa ka manje byen, kijan m’ap peye lekòl ? »
(« Je ne peux pas envoyer mes enfants à l’école. Je n’arrive même pas à les nourrir, comment pourrais-je payer l’école ? »)
Son témoignage est loin d’être isolé. Lors d’un reportage de terrain réalisé cette semaine par Haitiens.org, plusieurs parents rencontrés dans les rues de la capitale et dans les marchés populaires ont exprimé la même inquiétude : la rentrée approche, mais eux ne sont ni prêts financièrement, ni mentalement.
Une rentrée compromise par l’insécurité
La situation dans le sud du pays aggrave encore le tableau. Les routes reliant Port-au-Prince aux départements du Grand Sud — notamment la Grand’Anse, le Sud et le Sud-Est — sont, selon plusieurs témoignages recueillis, sous contrôle de groupes armés. Cette réalité empêche les commerçants de circuler librement pour acheter et revendre leurs marchandises. Résultat : des revenus paralysés, et des familles entières privées de moyens de subsistance.
Pire encore, plusieurs établissements scolaires situés dans ces zones ont été incendiés, pillés ou occupés par des gangs. Ce qui était autrefois un espace d’apprentissage est devenu, pour certains enfants, un champ de ruines.
Des coûts d’inscription hors de portée
Même dans les zones moins touchées par la violence, la question des frais de scolarité représente un obstacle insurmontable pour une grande partie de la population. Certaines écoles, désormais rares à fonctionner normalement, affichent des prix jugés « exorbitants » par les familles.
« Le minimum à payer pour inscrire un enfant varie entre 15 00 et 2 500 gourdes, sans compter l’uniforme, les livres, les frais annexes », explique une mère de trois enfants croisée dans un quartier populaire. « C’est plus que ce que je gagne en deux mois. »
Une diaspora généreuse, mais un système qui fuit de toutes parts
Selon les chiffres estimés, la diaspora haïtienne envoie chaque année environ 4 milliards de dollars en transferts vers Haïti. Pourtant, une grande partie de cette manne échappe à l’investissement social, notamment dans l’éducation. Des voix s’élèvent pour dénoncer un système où l’argent est gaspillé ou détourné.
« L’argent de la diaspora finit trop souvent dans les poches de fonctionnaires corrompus, de faux projets, de prostituées ou d’escrocs déguisés en ONG », accuse un enseignant du public sous couvert d’anonymat. « Pendant ce temps, les enfants sont livrés à eux-mêmes. »
Un cercle vicieux qui menace l’avenir
Pour de nombreux observateurs, l’échec du système éducatif alimente directement la spirale de l’insécurité. Des milliers de jeunes déscolarisés deviennent des proies faciles pour les gangs, qui leur offrent argent, pouvoir et protection en échange de leur loyauté.
« Un pays sans école est un pays sans avenir », rappelle une directrice d’école privée à Pétion-Ville. « L’éducation est le seul rempart contre la violence. C’est la seule arme pacifique que nous avons. »
Un cri de détresse national
Alors que la date du 1er octobre approche, les autorités peinent à offrir des garanties concrètes. Aucune stratégie claire n’a été présentée pour sécuriser les écoles dans les zones à risque, alléger les frais scolaires ou soutenir les familles les plus vulnérables.
Le silence prolongé de l’État sur ce dossier crucial laisse place à un sentiment croissant d’abandon.
« Si l’éducation tombe, tout le reste s’effondre avec elle. »
À suivre :……



