En Haïti, la mémoire politique semble parfois n’avoir que la durée d’une saison. Des hommes ayant occupé les plus hautes fonctions, ayant assumé leur part de responsabilité dans la gestion du pays et ayant laissé derrière eux controverses, accusations et échecs, refont périodiquement surface avec le même discours : « Je peux sauver Haïti. »
Youri Latortue semble vouloir revêtir à nouveau son costume de sauveur.
L’ancien sénateur de l’Artibonite, ancien président du Sénat et fondateur du parti Haïti en Action (AAA), a progressivement réapparu sur la scène politique. Mais avant de lui dérouler le tapis rouge, le peuple haïtien devrait se poser une question simple : qu’avons-nous oublié ?
Car le problème ne réside pas uniquement dans les promesses actuelles de Yuri Latortue. Le véritable enjeu tient au fait que sa carrière politique, les accusations portées contre lui et les sanctions internationales soulèvent encore des questions majeures.
Octobre 2023 : un rapport de l’ONU qu’on ne peut balayer d’un revers de main
En octobre 2023, le rapport du Groupe d’experts des Nations unies sur Haïti a établi un lien entre Youri Latortue et le financement du gang « Kokorat San Ras », actif dans l’Artibonite. Le rapport faisait également état d’un recours présumé à des groupes armés pour assurer sa protection et relayait des informations selon lesquelles Jimmy Chérizier, alias « Barbecue », aurait affirmé avoir reçu 30 000 dollars américains de la part de l’ancien sénateur.
Le peuple a le droit d’exiger des explications. Il a, lui, le devoir de les fournir.
4 novembre 2022 : Washington frappe déjà
Bien avant le rapport d’octobre 2023, le nom de Youri Latortue figurait déjà dans le viseur international.
Le 4 novembre 2022, le département du Trésor américain, par l’intermédiaire de l’OFAC, a sanctionné Youri Latortue et Joseph Lambert. Washington les accusait spécifiquement d’avoir abusé de leurs fonctions officielles dans le cadre d’activités liées au trafic de drogue et de collaborer avec des réseaux criminels.
Le Canada avait également pris des mesures à son encontre.
Puis, le 15 décembre 2025, l’Union européenne a ajouté Youri Latortue à son régime de sanctions concernant la violence des gangs et les violations graves des droits de l’homme. Dans cette décision, l’UE affirme que Latortue aurait armé et financé les gangs Raboteau et Kokorat San Ras afin de promouvoir son agenda politique et de protéger ses intérêts personnels et économiques dans l’Artibonite.
Il s’agit de deux accusations extrêmement lourdes. Et précisément parce qu’elles sont lourdes, elles méritent mieux qu’un simple slogan électoral.
Mais la justice haïtienne s’est également prononcée
Le 11 mars 2026, la Cour d’appel de Port-au-Prince a annulé l’ordonnance d’extradition concernant Youri Latortue et Joseph Lambert. La décision relevait notamment des irrégularités de procédure et contestait la régularité de certains éléments du dossier.
Cette décision judiciaire ne transforme pas automatiquement les accusations internationales en vérités établies par la justice. Elle ne doit pas servir de gomme pour effacer toutes les questions.
La justice doit être respectée. Mais la mémoire du peuple doit l’être aussi.
Et qu’en est-il des près de 3 millions de gourdes ?
L’ULCC avait également poursuivi Youri Latortue dans une affaire impliquant 2 862 472,24 gourdes, correspondant à neuf chèques du Trésor public émis entre 2017 et 2020 au profit de sa mère, selon les éléments rapportés concernant ce dossier.
Là encore, une question demeure : comment un homme qui aspire à revenir au premier plan politique peut-il prétendre incarner le renouveau sans répondre clairement à toutes les questions entourant son passé ?
C’est là que commence la responsabilité citoyenne.
Le peuple haïtien souffre.
Il souffre de l’insécurité, des déplacements forcés, du chômage, de la pauvreté, de l’effondrement des institutions et d’une classe politique qui a trop souvent transformé la misère collective en un tremplin personnel.
Ainsi, lorsque d’anciens sénateurs, députés, ministres ou Premiers ministres reviennent solliciter la confiance du peuple, il ne faut pas applaudir aveuglément.
Il convient de poser ces questions :
Qu’avez-vous fait lorsque vous étiez au pouvoir ?
Quels résultats avez-vous obtenus ?
Quelles erreurs reconnaissez-vous ?
Quels dossiers doivent encore être éclaircis ?
Pourquoi devrions-nous vous faire confiance à nouveau ?
Latortue n’est pas le seul responsable de l’échec haïtien. Mais il ne peut plus demander au peuple d’oublier son parcours simplement parce qu’il revient avec un nouveau discours.
L’ancien système politique haïtien a une particularité : les mêmes hommes changent de costume, de slogan, parfois d’alliances, puis reviennent se présenter comme la solution aux problèmes qu’ils ont contribué à laisser s’aggraver.
C’est précisément là que le peuple doit ouvrir les yeux.
Le peuple doit interpeller sévèrement tous les candidats.
Aujourd’hui plus que jamais, les Haïtiens doivent apprendre à juger les candidats au-delà des beaux discours.
Un ancien sénateur n’est pas nécessairement un homme d’État.
Un ancien ministre n’est pas nécessairement compétent.
Un ancien Premier ministre n’est pas nécessairement un sauveur.
Un ancien député n’est pas nécessairement digne d’une nouvelle confiance.
Et surtout, un homme politique ayant déjà exercé le pouvoir doit être jugé sur son bilan avant de l’être sur ses promesses.
Le peuple haïtien ne doit plus voter uniquement en fonction de ses émotions, de ses affinités politiques, de promesses de postes ou de quelques billets distribués durant les campagnes.
Il doit examiner les dates, les décisions, les résultats, les accusations, les enquêtes, les décisions de justice et les conséquences réelles des politiques menées.
Car Haïti n’a pas le luxe de tricher indéfiniment.
Si Youri Latortue souhaite revenir, qu’il revienne vers le peuple avec des réponses, et non seulement avec des promesses.
Qu’il s’explique sur les accusations du Groupe d’experts de l’ONU.
Qu’il s’explique sur les sanctions américaines, canadiennes et européennes.
Qu’il s’explique sur les accusations liées à Raboteau et à Kokorat San Ras.
Qu’il s’explique sur la somme de 30 000 dollars mentionnée dans le rapport concernant Jimmy Chérizier.
Qu’il apporte des éclaircissements sur les questions soulevées au sujet des 2 862 472,24 gourdes.
Et surtout, qu’il présente au peuple son véritable bilan politique.
Car le peuple haïtien n’a pas besoin de nouveaux sauveurs porteurs des vieilles habitudes du système.
Il a besoin de dirigeants qui rendent des comptes.
Et cette fois, avant de confier les clés du pays aux mêmes mains, le peuple doit regarder derrière le masque du sauveur et reconnaître les vieux démons de la politique haïtienne.



