Aux États-Unis, Jack Smith s’est présenté devant le Congrès le mardi 29 septembre 2026 pour défendre les poursuites engagées contre Donald Trump et répondre aux questions concernant ses décisions en tant que procureur. Pendant ce temps, en Haïti, une autre question devient de plus en plus pressante : qui devra rendre des comptes à la justice lorsque l’État échoue à protéger la population face à la multiplication des massacres, des enlèvements et des attaques armées ?
Le rapport publié par les Nations unies donne une idée de l’ampleur de la catastrophe. Entre le 1er janvier et le 31 juillet 2026, les services des droits de l’homme de l’ONU ont recensé 3 373 personnes tuées et 1 494 blessées en Haïti. Ces chiffres englobent diverses formes de violence impliquant des groupes armés, des groupes d’autodéfense ainsi que les forces de sécurité.
Rien que pour le deuxième trimestre, entre avril et juin 2026, le BINUH a enregistré 1 408 décès et 656 blessés. La violence a particulièrement touché plusieurs secteurs de Port-au-Prince, notamment Cité Soleil et la Plaine du Cul-de-Sac, alors même que certaines opérations de sécurité avaient permis de limiter les activités des groupes armés dans des zones comme Delmas et Tabarre.
Puis est survenu le massacre de Kenscoff, sur les hauteurs de Port-au-Prince, dans la nuit du 23 au 24 août 2026. Au moins 47 personnes ont été tuées, dont cinq enfants, selon les Nations unies. Des habitants ont été enlevés, des maisons incendiées et des personnes cherchant refuge dans une église ont également été attaquées. Plus de 4 000 personnes ont été déplacées à la suite de ces violences dans la zone.
Et Kenscoff n’est pas un cas isolé. Depuis mars 2026, la violence s’est considérablement aggravée dans la plaine du Cul-de-Sac et à Cité Soleil. Entre le 6 mars et le 31 juillet, au moins 613 personnes ont été tuées et 375 blessées dans cette zone. Plus d’un tiers des victimes n’étaient pas liées à des groupes armés, parmi lesquelles 111 femmes et 77 enfants. Plus de 176 femmes et filles ont également été victimes de viols, souvent utilisés comme moyen de représailles contre les populations vivant dans des quartiers considérés comme rivaux.
À cela s’ajoute la situation dans l’Artibonite. Le 30 mars 2026, une attaque survenue aux alentours de Petite-Rivière de l’Artibonite et de Jean-Denis a fait l’objet d’estimations très divergentes : une organisation de défense des droits humains a fait état de 70 morts et 30 blessés, tandis que les premières estimations officielles avançaient le chiffre de 16 morts. Des maisons ont été incendiées et environ 6 000 personnes auraient été déplacées, selon l’organisation citée.
Aujourd’hui, le problème ne se résume pas à des chiffres. Il s’agit de savoir qui doit rendre des comptes.
Alix Didier Fils-Aimé dirige le gouvernement. André Jonas Vladimir Paraison est à la tête de la Police nationale d’Haïti. Les groupes armés demeurent les auteurs directs des massacres et des attaques contre les civils. Mais lorsque l’État reçoit des alertes, que des communautés sont menacées, que les populations appellent à l’aide et que des attaques surviennent malgré tout, où commence et où s’arrête la responsabilité des autorités chargées de la sécurité ?
Qui enquête sur les défaillances de l’État ?
Après chaque massacre, les autorités annoncent des opérations, des enquêtes et des mesures de sécurité. Mais la population attend autre chose : des résultats judiciaires.
Combien de personnes ont été identifiées comme responsables des massacres de Kenscoff ? Combien ont été arrêtées ? Combien ont été inculpées ? Combien de dossiers ont été transmis à la justice ? Quels responsables avaient été avertis avant les attaques ? Quelles décisions ont été prises ? Les moyens disponibles ont-ils été utilisés à temps ?
Et surtout : la justice haïtienne a-t-elle également enquêté sur les éventuelles défaillances des représentants de l’État, une fois celles-ci avérées ?
Le chef de la PNH a été particulièrement confronté à la nécessité de renforcer la réponse policière dans les zones attaquées. Mais le renforcement des opérations ne suffit pas. Une démocratie ne peut mesurer son action au seul nombre de patrouilles déployées après un massacre. Elle doit aussi être capable d’expliquer pourquoi les populations n’ont pas été protégées avant que des vies ne soient fauchées.
1,5 million de déplacés : jusqu’où peut aller l’effondrement de l’État ?
La situation humanitaire témoigne également de l’ampleur du problème. Au 25 septembre 2026, près de 1,5 million d’Haïtiens étaient déplacés à l’intérieur du pays. Près de 80 % d’entre eux se trouvaient alors hors de Port-au-Prince. Le département de l’Artibonite a notamment enregistré une forte hausse des déplacements entre mai et août, alors que la violence armée gagnait les zones rurales. À Kenscoff, les dernières attaques ont contraint des milliers de personnes à abandonner leur foyer. Des familles ont perdu leurs biens, leurs commerces et leurs moyens de subsistance. Certaines ont déjà été déplacées à plusieurs reprises.
Qui paie le prix de cette défaillance sécuritaire ? Le citoyen. Qui compte les morts ? Les familles. Qui soigne les blessés ? Les hôpitaux sont saturés. Qui accueille les déplacés ? Des communautés déjà pauvres. Mais qui doit rendre des comptes lorsque l’État n’a pas rempli son obligation de protection ?



