Alors que le pays s’enfonce dans une crise multidimensionnelle, une nouvelle formule de gouvernance transitoire circule dans les cercles politiques : trois présidents et un Premier ministre pour diriger Haïti. Selon plusieurs sources politiques concordantes, cet arrangement impliquerait le maintien d’un membre du Conseil présidentiel de transition (CPT) après le 7 février, l’intégration d’un juge à la Cour de cassation et la désignation d’une personnalité issue de la société civile.
Présentée par ses promoteurs comme une « solution de sortie de crise », cette proposition suscite pourtant scepticisme et lassitude au sein de l’opinion publique. Pour beaucoup d’Haïtiens, elle ressemble davantage à un nouvel épisode d’un scénario déjà vu, où les mêmes acteurs se réorganisent pour prolonger un système qui a fait la preuve de son inefficacité.
Une crise qui change de forme, mais pas de visage
Depuis la fin officielle du mandat présidentiel en février 2021, puis l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet de la même année, Haïti évolue hors des cadres constitutionnels classiques. Les mécanismes transitoires se sont succédé, chacun promettant stabilité, sécurité et élections. Aucun n’a tenu ses engagements fondamentaux.
La proposition actuelle, qui prévoit une direction collégiale élargie, s’inscrit dans cette continuité. Elle repose sur un partage du pouvoir entre des acteurs issus du même écosystème politique : partis traditionnels, figures déjà impliquées dans les transitions précédentes et institutions affaiblies par des années de crise.
Comme le résume une expression populaire qui circule dans la rue : « Chak moun fè ti kout pa yo, men se menm moun yo, menm pati politik yo, menm echèk yo. »
Chacun tente sa manœuvre, mais ce sont toujours les mêmes profils, les mêmes méthodes et, inévitablement, les mêmes résultats.
La société civile, encore une fois instrumentalisée
L’intégration annoncée d’une personnalité de la société civile est présentée comme un gage d’équilibre et de légitimité. Pourtant, cette stratégie n’est pas nouvelle. Depuis 1986, la société civile est régulièrement invoquée pour crédibiliser des arrangements politiques négociés sans consultation populaire réelle.
Sans mécanisme clair de sélection, sans mandat précis ni indépendance garantie, cette représentation risque de n’être qu’un alibi démocratique. Une façade destinée à rassurer les partenaires internationaux plus qu’à répondre aux attentes d’une population confrontée à l’insécurité, à la faim et à l’effondrement des services publics.
La Cour de cassation, ultime recours symbolique
La présence envisagée d’un juge à la Cour de cassation renvoie à une quête de légalité dans un paysage institutionnel profondément fragilisé. Mais là encore, le symbole peine à masquer la réalité : une justice affaiblie, exposée aux pressions politiques, et incapable d’exercer pleinement son rôle de contre-pouvoir.
Dans l’histoire récente du pays, l’invocation répétée de la Cour de cassation dans les périodes de vacance du pouvoir n’a jamais permis de restaurer durablement l’ordre constitutionnel. Elle a souvent servi de solution provisoire à une crise structurelle plus profonde.
Une transition de plus, ou la prolongation de l’échec ?
Ce nouvel arrangement intervient dans un contexte où l’échec progresse plus vite que les solutions. L’insécurité s’étend, l’économie informelle supplante l’État, et l’exode devient pour beaucoup la seule perspective. Pendant ce temps, le débat politique reste confiné aux cercles fermés, loin des réalités quotidiennes.
Le sort du pays semble ainsi se poursuivre, non par fatalité, mais par répétition. Chaque transition recycle ses propres limites, sans jamais s’attaquer aux causes profondes de l’effondrement : l’absence de vision nationale, l’impunité politique et la dépendance à des compromis dictés par l’urgence plutôt que par l’intérêt général.
L’urgence d’une rupture de méthode
Ce que réclame aujourd’hui une grande partie de la population, ce n’est pas une nouvelle architecture du pouvoir, mais une rupture de méthode. Un processus fondé sur la responsabilité, la transparence et un calendrier clair. Sans cela, toute formule, aussi innovante en apparence soit-elle, risque de devenir une variation de plus sur le même thème.
Haïti n’est pas en manque de dirigeants, mais en manque de courage politique. Tant que les mêmes acteurs continueront à se repositionner au cœur des solutions après avoir participé aux échecs, le pays restera prisonnier d’une transition sans horizon.
Un pays suspendu à ses propres renoncements
Aujourd’hui, l’échec ne se contente plus de persister : il s’organise. Et pendant que les élites négocient de nouvelles formules de pouvoir, le peuple, lui, attend des actes concrets. Car gouverner, ce n’est pas additionner des postes ou multiplier les présidences. C’est répondre, enfin, à la question essentielle : comment sortir Haïti de l’exception permanente et lui rendre un avenir gouvernable.



