Dans un paysage médiatique miné par les conflits d’intérêts, la peur et la compromission, Roody Sanon s’impose comme une figure singulière : celle d’un journaliste qui refuse de courber l’échine devant les puissants, même lorsque ceux-ci s’abritent derrière les institutions dites « de transition ». Dans le tumulte du Conseil Présidentiel de Transition (CPT) et les dérives d’un Premier ministre décrié, Alix Didier Fils-Aimé, Sanon incarne un contre-pouvoir rare, téméraire, et peut-être le dernier bastion d’une presse encore soucieuse de vérité.
Le CPT : une promesse de changement trahie
Quand le Conseil Présidentiel de Transition a été mis en place, nombreux étaient ceux qui y voyaient une lueur d’espoir après l’assassinat du président Jovenel Moïse et le vide institutionnel abyssal qui a suivi. Mais l’euphorie initiale a rapidement cédé la place à la déception. Sous couvert de rétablir l’ordre démocratique, le CPT a peu à peu montré un visage familier : celui d’un pouvoir opaque, peu soucieux de rendre des comptes, et prompt à s’entourer d’alliés douteux.
Dans ses interventions sur les ondes et ses reportages publiés dans plusieurs médias indépendants, Roody Sanon n’a cessé de dénoncer ce qu’il considère comme un « recyclage des pratiques mafieuses sous un vernis républicain ». Alors que la majorité de la presse haïtienne pratique l’autocensure — par peur ou par connivence — Sanon persiste à poser les questions qui dérangent, à nommer les responsabilités, et à pointer les compromissions.
Alix Didier Fils-Aimé : imposture et pouvoir
Nommé Premier ministre au terme d’un processus que certains décrivent comme chaotique et entaché d’irrégularités, Alix Didier Fils-Aimé fait l’objet de vives critiques, notamment en ce qui concerne son passé, ses alliances, et son rôle dans le blocage des réformes attendues. Plusieurs enquêtes, notamment celle menée par Roody Sanon et relayée dans des médias internationaux, soulèvent des doutes sur sa légitimité et ses intérêts réels.
Dans l’un de ses reportages les plus percutants, Sanon revient sur les relations troubles entre Fils-Aimé et certains entrepreneurs liés à des trafics d’influence, montrant comment la lutte contre la corruption est restée lettre morte. « On ne peut pas prétendre incarner la transition en reproduisant les schémas les plus pourris du passé », affirme-t-il dans une interview accordée à une radio communautaire.
Un journalisme sous pression
Être journaliste en Haïti n’a jamais été une sinécure. Mais dans le climat actuel, la vérité est plus que jamais un danger. Roody Sanon, plusieurs fois menacé, a vu ses reportages censurés, ses déplacements surveillés, et ses proches intimidés. Pourtant, il refuse de céder à la peur. Pour lui, informer n’est pas seulement un métier — c’est un engagement.
Son style direct, incisif mais toujours rigoureux, tranche avec le ton feutré de certains de ses collègues qui préfèrent ménager les pouvoirs en place. Il cite souvent Albert Londres : « Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. »
Une question d’éthique
Ce qui distingue Roody Sanon n’est pas seulement son courage, mais son attachement profond à une certaine idée du journalisme : celui qui éclaire, qui bouscule, qui refuse de s’incliner devant les jeux d’intérêts. Dans un pays où les institutions chancellent, où la population vit dans la peur et l’incertitude, il incarne une boussole morale.
Son travail, reconnu au-delà des frontières haïtiennes, rappelle que sans une presse libre et intègre, aucune démocratie — même de transition — ne peut prétendre à la légitimité. Roody Sanon, à lui seul, semble porter cette exigence, même si cela signifie marcher seul.
L’homme contre le système
Face au Conseil Présidentiel de Transition, face à un Premier ministre contesté, face à l’indifférence ou la complicité de nombreux médias, Roody Sanon fait figure d’irréductible. Il ne prétend pas être un héros, mais simplement un journaliste qui fait son travail. Et dans le contexte haïtien actuel, c’est peut-être l’acte le plus subversif qui soit.

