PÉKIN – Ce matin, sous un ciel d’un bleu rare pour la capitale chinoise, la place Tiananmen a vu défiler une image qui fera date dans l’histoire géopolitique du XXIe siècle. Xi Jinping, Vladimir Poutine et Kim Jong Un sont apparus côte à côte, saluant les foules lors d’un événement officiel organisé à l’occasion du 80e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale en Asie. L’image, symbolique et soigneusement mise en scène, a rapidement fait le tour du monde. Elle envoie un message clair : les rapports de force mondiaux sont en train de changer.
Une alliance de circonstance ou une nouvelle entente stratégique ?
Les trois dirigeants ne se sont pas contentés d’un simple échange protocolaire. Ils ont défilé ensemble, participé à des entretiens bilatéraux à huis clos, puis ont prononcé des discours soigneusement calibrés autour d’un vocabulaire commun : « souveraineté », « multipolarité », « résistance à l’hégémonie », autant de termes qui sonnent comme un écho aux critiques adressées aux États-Unis et à leurs alliés occidentaux.
Si aucun traité officiel n’a été signé ce jour-là, les analystes y voient déjà les prémices d’un axe politique et militaire informel réunissant trois puissances aux régimes autoritaires, mais unies par une même défiance envers l’ordre mondial actuel, dominé par l’Occident depuis la fin de la guerre froide.
Donald Trump réagit : “Une conspiration contre les États-Unis”
Sans surprise, les réactions politiques n’ont pas tardé, notamment de la part de Donald Trump. Le président américain a dénoncé sur son réseau Truth Social « une conspiration évidente » contre les intérêts américains. Selon lui, cette apparition commune est « la preuve que les ennemis de l’Amérique s’organisent ».
Trump a toujours cultivé une relation ambivalente avec ces leaders. Proche de Kim Jong Un durant son mandat, complaisant envers Vladimir Poutine, il avait toutefois maintenu une ligne dure vis-à-vis de la Chine. Aujourd’hui, sa sortie traduit surtout une volonté de capitaliser politiquement sur cet événement pour nourrir son discours électoral sur le déclin supposé de l’influence américaine.
Un tournant dans les relations internationales ?
Au-delà des déclarations politiques, cette rencontre marque-t-elle un tournant historique ? Pour Françoise Nicolardot, chercheuse à l’IRIS, il ne faut pas surestimer cette image :
« Cette démonstration d’unité masque des intérêts souvent divergents. La Russie a besoin de la Chine économiquement, la Corée du Nord cherche à exister diplomatiquement, et Pékin joue la carte du leadership symbolique. Mais les déséquilibres entre eux sont immenses. »
Toutefois, sur le terrain des symboles, l’image a déjà rempli son rôle : montrer au monde qu’une alternative existe à l’axe transatlantique. Qu’il s’agisse d’un coup de communication magistral ou des prémices d’un nouveau pacte international, la scène sur la place Tiananmen résonne comme un avertissement à Washington et à ses alliés.
La géopolitique sur fond de théâtre
Le choix du lieu n’est pas anodin. Tiananmen, théâtre des grandes parades militaires du régime chinois, reste aussi profondément associé à la répression de 1989, un tabou que la Chine s’efforce d’effacer de la mémoire collective. Organiser cette rencontre ici, sous l’œil des caméras du monde entier, relève d’un calcul parfaitement orchestré : celui de montrer la solidité et la continuité d’un pouvoir fort, dans un monde qu’ils estiment en transition.
L’avenir dira si cette rencontre est le début d’un réalignement durable des puissances ou une simple convergence temporaire. Ce qui est certain, c’est que l’image des trois hommes forts – tous aux commandes depuis plus d’une décennie, et fermement installés au pouvoir – incarne une autre vision du monde. Une vision qui tranche avec les incertitudes politiques, économiques et sociales que traversent les démocraties libérales.
L’histoire retiendra peut-être ce jour comme celui où le monde a basculé un peu plus vers l’Est.



