Le Réseau haïtien des journalistes anti-corruption (RHAJAC) a officiellement saisi ce lundi la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA) pour dénoncer une grave affaire de corruption présumée impliquant le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé et la compagnie aérienne privée Sunrise Airways.
Dans une correspondance adressée au président de la Cour, Rogavil Boisguéné, le RHAJAC demande l’ouverture immédiate d’une enquête impartiale et approfondie sur un manque à gagner estimé à 5 millions de dollars américains pour l’État haïtien. Ce montant représenterait, selon l’organisation, des taxes non reversées sur la vente de billets d’avion, que Sunrise Airways aurait perçues sans jamais les transmettre au Trésor public.
Un contrat public controversé
La plainte du RHAJAC intervient dans un climat de méfiance généralisée envers les institutions publiques, accusées de complicité passive — voire active — avec des acteurs privés puissants. Ce qui suscite l’indignation du réseau, c’est que malgré cette dette présumée, aucune mesure n’a été prise par les autorités pour la recouvrer.
Bien au contraire, le Premier ministre aurait signé un contrat de 11 millions de dollars américains en faveur de Sunrise Airways, sous prétexte de garantir la continuité de ses opérations aériennes. Selon le RHAJAC, cet accord a été conclu sans transparence, sans appel à la concurrence, et surtout sans aucune exigence de baisse des prix des billets ou d’allègement pour les voyageurs.
« Ce type d’arrangement traduit une volonté claire de privilégier des intérêts privés au détriment de l’intérêt général », peut-on lire dans la lettre de plainte. « Il ne s’agit pas seulement d’une irrégularité comptable, mais d’un détournement organisé de fonds publics. »
Le Premier ministre et le soupçon de favoritisme
Au cœur de cette affaire : la question du rôle personnel du Premier ministre dans le traitement réservé à Sunrise Airways. Le RHAJAC accuse Alix Didier Fils-Aimé d’avoir couvert cette situation délibérément, en négligeant les procédures normales de contrôle et de recouvrement.
Pire encore, selon certaines sources au sein du réseau, ce soutien à la compagnie aérienne serait lié à des relations d’intérêts croisés entre le chef du gouvernement et certains grands acteurs du secteur privé impliqués dans l’actionnariat ou les affaires de Sunrise.
Cette situation, dans un pays où la majorité de la population vit sous le seuil de pauvreté, aggrave l’indignation populaire : alors que l’accès au transport aérien devient de plus en plus difficile pour les Haïtiens ordinaires, l’État subventionnerait une entreprise qui ne remplit pas ses obligations fiscales.
Un climat de défiance et de désespoir
Dans un contexte où les citoyens fuient l’insécurité croissante, les vols internes sont devenus un moyen vital de se déplacer — ou de fuir. Sunrise Airways, en situation de quasi-monopole sur certaines lignes, pratique des tarifs que beaucoup jugent abusifs. Le soutien financier qu’elle reçoit de l’État ne se traduit par aucun avantage pour les usagers, ce qui renforce les soupçons de collusion et d’opacité.
« C’est l’un des nombreux visages de l’impunité en Haïti : un État qui se dit pauvre, mais qui finance ceux qui l’appauvrissent », commente un membre du RHAJAC. « Et pendant ce temps, les hôpitaux ferment, les écoles brûlent, et les citoyens paient deux fois — par leurs impôts, et à la billetterie. »
Vers une enquête ou vers l’oubli ?
Le dépôt de plainte ce 7 juillet 2025 n’est pas anodin. Il intervient quatre ans jour pour jour après l’assassinat du président Jovenel Moïse, un traumatisme national encore vif, dont les responsables n’ont toujours pas été jugés. Ce nouvel acte du RHAJAC vise à rappeler aux institutions leur responsabilité face à la corruption, en particulier quand elle touche les plus hauts niveaux de l’exécutif.
Reste à voir si la Cour supérieure des comptes, souvent critiquée pour sa lenteur ou son manque d’initiatives dans des affaires sensibles, saura se montrer à la hauteur du défi. Le réseau appelle également la Cour de cassation à suivre ce dossier de près.
Une plainte qui interpelle toute la société
Plus qu’une procédure administrative, cette action est un appel à la conscience nationale, à un moment où la société haïtienne semble de plus en plus prise au piège d’un système verrouillé par l’impunité.
Le RHAJAC conclut sa plainte en soulignant que l’absence d’enquête renforcerait la culture de l’injustice, tandis qu’une réponse judiciaire claire pourrait représenter un rare signal d’espoir pour les citoyens et citoyennes qui réclament une gouvernance intègre.



