Quand les routes du Sud sont bloquées non par les gangs, mais par ceux censés protéger le peuple
Depuis plusieurs mois, la route nationale reliant le Grand’Anse, le Sud et le Sud-Est à la capitale est coupée. Ce n’est pas la guerre des gangs qui isole le Sud, mais bien les agissements d’hommes en uniforme, des policiers qui, selon plusieurs témoignages concordants, bloquent la voie au profit de leurs intérêts personnels.
Dans un pays où la survie quotidienne dépend du commerce, cette situation plonge des milliers de familles dans la détresse et révèle un mal plus profond : la perte de mission morale d’une institution censée protéger, non exploiter.
Un blocage qui étrangle tout un pays
Chaque jour, des commerçants venus de Jérémie, des Cayes ou de Jacmel tentent d’acheminer leurs produits vers Port-au-Prince : bananes, ignames, café, cacao, poisson, charbon… Mais aux abords de Léogâne, la route est fermée.
Non pas à cause d’un affrontement ou d’une opération policière, mais parce que certains agents, selon plusieurs témoins sur place, exigeraient des “droits de passage”, des “frais de sécurité” ou des “autorisations spéciales”.
“Ce n’est pas la sécurité qu’ils assurent, c’est un péage humain”, dénonce un transporteur bloqué depuis quatre jours avec sa cargaison de vivres. “Ils disent que c’est pour éviter l’invasion de Léogâne par les gangs, mais c’est faux. Ils ferment la route pour leur propre poche.”
Des policiers devenus acteurs économiques d’un système informel
Plusieurs sources locales parlent d’un système bien organisé : certains policiers travailleraient en collaboration avec des propriétaires de bateaux, facilitant le transport maritime de marchandises vers la capitale — un commerce parallèle qui prospère pendant que les routes terrestres restent bloquées.
Ainsi, des produits agricoles pourrissent dans les camions immobilisés, pendant que les importations venues par mer se vendent à prix fort dans les marchés de Port-au-Prince. “Ils défendent leur capital, pas la sécurité publique”, résume un agriculteur de Camp-Perrin, les yeux fatigués par la colère et le découragement.
Le peuple paie la facture
Les conséquences sont dramatiques.
Les petits commerçants meurent à petit feu, littéralement : certains, tentant de contourner les barrages par mer, ont perdu la vie lors de naufrages précaires. D’autres, ruinés, ne peuvent plus nourrir leurs familles. Dans les campagnes, les récoltes pourrissent faute de débouchés.
À Port-au-Prince, les prix grimpent : plus de manioc, plus de fruits, plus de poisson frais. Le Sud, grenier oublié du pays, se vide de son espoir.
“Nous n’avons plus de route, plus de marché, plus de police. C’est comme si tout le pays avait abandonné le Sud”, lâche une marchande de Jérémie, la voix cassée.
Une question qui dérange : qui contrôle encore la police ?
Face à cette situation, une question s’impose : le Directeur Général de la Police nationale d’Haïti (PNH) a-t-il encore le contrôle de ses hommes ?
Les actes dénoncés sur cette route ressemblent en tout point aux pratiques des gangs : racket, intimidation, profit sur la misère d’autrui.
Lorsque ceux qui doivent faire respecter la loi deviennent eux-mêmes une menace, c’est l’idée même de l’État qui vacille.
La population, elle, ne sait plus vers qui se tourner. “On ne peut pas dénoncer, sinon ils nous menacent”, confie un chauffeur de camion. “On a peur d’eux comme on a peur des bandits.”
Un pays pris au piège de ses propres contradictions
Ce blocage n’est pas qu’un incident routier. Il illustre une crise morale profonde : celle d’une institution qui, faute de supervision, d’encadrement et de moyens, se transforme en appareil de survie individuelle.
Dans un pays où les salaires policiers sont dérisoires et les conditions de travail déplorables, certains agents cèdent à la tentation de tirer profit de leur position. Mais la misère n’excuse pas la trahison du serment de servir et protéger.
Haïti à la croisée des routes
Pendant que le pays s’enlise dans ses luttes internes, la route du Sud reste coupée, symbole d’une nation fragmentée, où chaque institution se replie sur ses propres intérêts.
Le blocage de la route n’est qu’une métaphore d’un mal plus large : celui d’un État où la frontière entre l’ordre et le désordre s’efface chaque jour un peu plus.
Tant que la PNH ne se regardera pas en face, tant que les autorités continueront à détourner le regard, le peuple continuera de mourir, dans l’eau ou sur la route — abandonné par ceux qui avaient juré de le protéger.



