Par Amoureux de la sagesse — Haitiens.org, 28 septembre 2025
Entre 2015 et 2020, un réseau bien huilé aurait permis de détourner des milliards de gourdes du Fonds de l’Office national d’assurance-vieillesse (ONA), une institution publique censée garantir la dignité des retraités haïtiens. Au cœur de ce système opaque : Jean Henry Céant, ancien Premier ministre et notaire de profession.
Les révélations proviennent du journaliste d’investigation Djovany Michel, secrétaire général du Réseau haïtien des journalistes anti-corruption (RHAJAC), qui affirme détenir des preuves accablantes sur l’existence d’une « caisse noire » utilisée pour blanchir l’argent public via l’étude notariale de Céant.
Une transaction qui révèle l’ampleur du système
L’exemple le plus marquant mis en lumière par Michel concerne une transaction bancaire datée du 27 avril 2017. Sur ordre de Jean Richard Pérard, alors directeur administratif de l’ONA, 400 millions de gourdes ont été transférés du compte de l’ONA vers un compte personnel appartenant à Jean Henry Céant.
Le compte bancaire en question, identifié sous le numéro 90030152211 et domicilié à la Banque de l’Union Haïtienne (BUH), aurait été administré sous la supervision d’Olivier Barreau, cadre dirigeant de cette institution financière à l’époque.
Le document à l’appui, signé par le gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH) Jean Baden Dubois, atteste officiellement du transfert. Ce document, consulté par plusieurs journalistes et relayé publiquement par Michel, mentionne explicitement qu’il s’agit d’un décaissement « pour le compte du Notaire avant la rédaction du contrat ONAMART/ONAPHARMA ».
Un détail troublant : le virement précède la signature du contrat, ce qui laisse supposer une utilisation anticipée des fonds publics sans justification contractuelle valable, en violation flagrante des principes de gestion budgétaire et de transparence.
Un système de pillage maquillé en projets d’investissement ?
Le dossier ne se limite pas à un seul transfert. Selon Djovany Michel, plus de 7 milliards de gourdes auraient transité illégalement par le même circuit entre 2015 et 2020. Il parle d’un réseau structuré, dont le mode opératoire reposait sur :
- l’usage abusif de l’autorité des directeurs administratifs de l’ONA,
- le recours à l’étude notariale de Jean Henry Céant comme interface financière informelle,
- des justificatifs de projets fictifs ou douteux, maquillant les virements en dépenses d’investissement.
Ces procédés soulèvent des questions graves : combien de ces fonds ont réellement bénéficié à des projets concrets ? Quelles entités ont validé ces opérations ? Où sont les traces des travaux ou partenariats censés justifier de tels montants ?
L’ONA, toujours au cœur des scandales
Ce nouveau dossier vient alourdir l’histoire déjà controversée de l’ONA. Depuis plus d’une décennie, l’institution est régulièrement pointée du doigt pour des affaires de détournements, d’abus de pouvoir, de prêts douteux accordés à des personnalités proches du pouvoir, et de mauvaise gestion chronique.
Ce qui rend ce cas particulier encore plus préoccupant, c’est l’implication présumée d’un ancien chef de gouvernement, Jean Henry Céant, qui plus est officier ministériel, chargé par définition de garantir la légalité et la rigueur des transactions notariales.
Une enquête nécessaire, une justice attendue
Jusqu’à présent, ni l’ULCC (Unité de Lutte Contre la Corruption), ni la justice haïtienne n’ont officiellement communiqué sur ces transactions. Le silence autour de ce transfert de 400 millions de gourdes, pourtant documenté, interroge :
- L’ULCC était-elle au courant de ces mouvements de fonds ?
- Pourquoi aucune suite judiciaire n’a-t-elle été annoncée ?
- Des pressions politiques ou financières ont-elles pu interférer dans le traitement de ce dossier ?
Face à ces zones d’ombre, le RHAJAC appelle à une enquête indépendante, avec accès aux documents bancaires, aux correspondances officielles, et à l’ensemble des pièces comptables liées aux contrats ONAMART/ONAPHARMA.
« Les retraités haïtiens ont cotisé toute leur vie. Voir leurs fonds siphonnés dans des comptes privés est une trahison nationale. La justice a un devoir de réaction », déclare Djovany Michel.
Un précédent inquiétant pour la lutte anti-corruption
À l’heure où Haïti peine à reconstruire un semblant de stabilité institutionnelle, ce type de révélations sape encore davantage la confiance citoyenne envers l’État et ses représentants. L’affaire Céant–ONA est le symbole d’un système où la fonction publique devient un outil de prédation, au mépris total des principes d’intégrité, de service et de justice sociale.
Pour les journalistes indépendants, pour les organisations de la société civile, et pour les citoyens honnêtes, cette affaire doit marquer un tournant : celui d’un refus catégorique de l’impunité, quel que soit le rang de ceux qui en profitent.
À suivre…
Le RHAJAC promet de poursuivre ses investigations et d’alerter l’opinion publique au fur et à mesure que de nouveaux documents seront analysés. D’autres noms pourraient émerger, d’autres sommes, d’autres complicités.
En attendant, l’État doit répondre. Car dans ce dossier comme dans tant d’autres, ce n’est pas seulement de l’argent qu’on a volé, c’est la dignité d’un pays.
Document de référence : Lettre de décaissement de l’ONA, 27 avril 2017 – consultable sur rhajac.org
📞 Contact presse : anticorruptionrhajac@gmail.com
📢 Rédacteur de l’enquête : Djovany Michel (@DjovanyMICHEL01)



