Introduction
Invité de Radio Télé Éclair, l’universitaire et homme politique Sauveur Pierre Étienne a livré un diagnostic sévère sur la crise haïtienne. Selon lui, le pays se trouve pris dans un « triangle de déstructuration sociétale », combinant le business de la sécurité, le business de la drogue et le business humanitaire.
Au fil de l’entretien, il dénonce à la fois les dérives des autorités de transition, la dépendance vis-à-vis d’acteurs étrangers et l’affaiblissement des institutions nationales comme la Police et l’Armée.
Contexte historique
Haïti traverse depuis plusieurs décennies des crises politiques, sociales et institutionnelles profondes. L’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021 a aggravé la fragilité de l’État, ouvrant la voie à un Conseil présidentiel de transition (CPT) contesté.
Dans ce contexte, les discussions internationales autour d’un nouveau plan de l’Organisation des États Américains (OEA), doublant le budget consacré à Haïti de 1,3 à 2,6 milliards de dollars, alimentent les critiques. Pour Sauveur Pierre Étienne, ces fonds profitent davantage aux ONG et aux acteurs sécuritaires qu’au peuple haïtien.
Analyse des propos
Le triangle de la déstructuration
Sauveur Pierre Étienne décrit un système articulé autour de trois pôles :
- Sécurité : la privatisation de la sécurité et l’incapacité de la Police nationale à remplir ses missions alimentent un « business sécuritaire ».
- Drogue : Haïti sert de zone de transit pour les cartels internationaux (Cali, Medellín, Sinaloa), ce qui fragilise encore davantage l’État.
- Humanitaire : les ONG et programmes d’aide absorbent une part massive des financements internationaux, sans résoudre les problèmes structurels.
La fragilité institutionnelle
Pierre Étienne insiste sur la destruction progressive des institutions haïtiennes : l’Armée dissoute par le passé, la Police aujourd’hui affaiblie. Il critique une gestion politique qui dévalorise les agents de terrain et réduit la souveraineté nationale à néant. Pour lui, il est inconcevable de déléguer la sécurité d’un pays à des sociétés privées ou à des mercenaires étrangers.
Le rôle du CPT et les arrangements politiques
Selon lui, le CPT n’agit pas par incompétence, mais suit une « mission » : conserver le pouvoir au-delà de février 2026, en multipliant les arrangements avec des acteurs étrangers. Il évoque notamment des négociations supposées avec l’entrepreneur américain Erik Prince, fondateur de sociétés militaires privées, pour externaliser certaines fonctions sécuritaires.
L’international et le spectre d’une tutelle
Il rappelle que l’administration américaine, sous Donald Trump puis Joe Biden, a envisagé des résolutions onusiennes (Chapitre VII) pour Haïti, témoignant de la perception d’Haïti comme menace régionale. La présence accrue de forces navales américaines et l’implication d’acteurs régionaux montrent que la crise haïtienne dépasse largement les frontières du pays.
Points d’incertitude
- Les affirmations concernant un accord avec Erik Prince ne sont pas documentées par des preuves indépendantes : elles relèvent de l’interprétation et nécessitent des vérifications.
- Les montants budgétaires évoqués (2,6 milliards USD de l’OEA) correspondent à des annonces, mais la répartition exacte et l’utilisation finale de ces fonds restent floues.
- Les détails des discussions supposées entre CPT, États-Unis et autres acteurs régionaux ne sont pas confirmés par des sources officielles.
Implications pour l’avenir
L’intervention de Sauveur Pierre Étienne met en évidence plusieurs dilemmes cruciaux :
- Souveraineté nationale : Haïti risque de perdre encore plus de contrôle sur ses institutions au profit d’acteurs privés ou internationaux.
- Crise sécuritaire : sans réforme profonde de la Police et de l’Armée, la dépendance à l’étranger ou aux mercenaires pourrait s’aggraver.
- Crédibilité politique : la perception d’un CPT préoccupé par sa survie au pouvoir mine davantage la confiance citoyenne.
- Relations internationales : Haïti reste au cœur d’enjeux géopolitiques liés au trafic de drogue et à la sécurité régionale.
Conclusion
En dénonçant le « triangle de la déstructuration » — sécurité, drogue, humanitaire —, Sauveur Pierre Étienne souligne que la crise haïtienne n’est pas seulement interne, mais aussi alimentée par des dynamiques régionales et internationales.
Ses propos appellent à une vigilance accrue face aux arrangements politiques et à la tentation de déléguer la souveraineté nationale à des acteurs extérieurs.
Plus qu’un simple constat, cette interview illustre le dilemme central d’Haïti : rester maître de son destin ou se laisser enfermer dans un système où la dépendance devient structurelle.



