Une publication du média en ligne Satellite509 affirme que l’ancien président Jocelerme Privert aurait influencé la nomination de Madame Sandra Paulémon Assad, épouse du journaliste Assad Volcy, au ministère de la Planification et de la Coopération externe, dans le gouvernement dirigé par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé.
Si cette information se confirme, elle soulève une question majeure : le pouvoir actuel est-il engagé dans une véritable refondation institutionnelle ou assiste-t-on à un énième recyclage des mêmes figures politiques qui, hier encore, étaient au cœur d’un système dénoncé pour son inefficacité et son opacité ?
Un ministère stratégique au cœur des enjeux financiers
Le ministère de la Planification et de la Coopération externe n’est pas un portefeuille secondaire. Il pilote la coordination de l’aide internationale, supervise des projets financés par des bailleurs étrangers et influence des budgets représentant des centaines de millions de dollars chaque année.
Dans un pays où la gestion des fonds publics est régulièrement mise en cause, la question de la compétence, de l’intégrité et de la transparence devient centrale. Selon plusieurs rapports publics, Haïti a perdu, ces vingt dernières années, des milliards de dollars dans des programmes mal exécutés, inachevés ou entachés d’irrégularités. Le scandale PetroCaribe, évalué à plus de 2 milliards de dollars de fonds dilapidés ou non justifiés entre 2008 et 2016, reste dans toutes les mémoires.
Dans ce contexte, chaque nomination à un poste stratégique exige un examen rigoureux et une légitimité incontestable.
Le poids des sanctions et la question morale
Le 16 février 2023, le gouvernement du Canada a annoncé des sanctions contre Jocelerme Privert, évoquant des liens présumés avec des réseaux criminels en Haïti. Ces sanctions incluaient notamment le gel d’avoirs et des restrictions financières.
Si l’intéressé a toujours rejeté ces accusations, le simple fait qu’un ancien chef d’État figure sur une liste de sanctions internationales jette une ombre durable sur toute influence politique qu’il pourrait exercer. Or, malgré ces mesures, aucune procédure judiciaire nationale d’envergure n’a été engagée pour clarifier publiquement les responsabilités.
Cette absence d’enquête approfondie nourrit un sentiment d’impunité. Elle renforce l’idée que les élites politiques, même éclaboussées par des accusations graves, continuent d’évoluer dans les cercles du pouvoir sans rendre de comptes.
Le retour des « sauveurs » d’hier
L’indignation exprimée par une partie de la population ne tient pas seulement à une nomination précise. Elle s’inscrit dans un schéma récurrent : des figures associées à des périodes d’échec institutionnel, de corruption présumée ou de paralysie sécuritaire réapparaissent régulièrement dans les gouvernements successifs.
Depuis plus d’une décennie, Haïti connaît une succession de crises : effondrement institutionnel, montée en puissance des groupes armés, contraction économique, inflation galopante, insécurité chronique. Pourtant, les visages changent peu.
Cette continuité interroge. Comment expliquer que des responsables liés à des administrations antérieures critiquées pour leur inefficacité puissent revenir comme acteurs centraux de la « reconstruction » ? Où sont les audits publics ? Où sont les procès ? Où sont les mécanismes de reddition de comptes ?
Le rôle ambigu de la communauté internationale
Autre interrogation majeure : pourquoi la communauté internationale continue-t-elle de collaborer avec des acteurs politiques contestés ? Les partenaires étrangers, tout en dénonçant la corruption et l’insécurité, maintiennent leur soutien financier et diplomatique à des gouvernements composés en partie des mêmes figures critiquées.
Certains analystes avancent une explication pragmatique : faute d’alternative institutionnelle stable, les bailleurs privilégient la continuité à l’incertitude. D’autres y voient un calcul stratégique visant à préserver une forme de stabilité minimale, même imparfaite.
Mais pour une population confrontée à la violence quotidienne, à la précarité et à l’absence de services publics efficaces, cette realpolitik internationale ressemble à une caution silencieuse d’un système perçu comme verrouillé.
Une crise de confiance profonde
Le véritable problème dépasse une personne ou un parti. Il s’agit d’une crise de confiance nationale. Une société où les dirigeants ne sont ni élus récemment ni soumis à des enquêtes transparentes peine à croire aux promesses de réforme.
Le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé fait face à un défi immense : démontrer qu’il ne s’agit pas d’un simple arrangement politique entre anciennes élites, mais d’une rupture authentique avec les pratiques ayant conduit à l’impasse actuelle.
Sans transparence, sans audits publics indépendants, sans volonté claire de rompre avec l’impunité, chaque nouvelle nomination risque d’être interprétée non comme un pas vers la reconstruction, mais comme la confirmation d’un cycle où les mêmes acteurs, accusés d’avoir échoué hier, reviennent aujourd’hui sans jamais être jugés.



