Amoureux de la sagesse/3665-2094
Dans les conversations de rue, sur les marchés, dans les transports publics ou sur les réseaux sociaux, une phrase revient de plus en plus souvent, parfois sur le ton de la provocation, parfois avec amertume : « Même un chef de Rara dirige mieux sa bande que nos dirigeants dirigent le pays. » Une comparaison choquante, presque insupportable, mais qui dit beaucoup du niveau de désillusion atteint par une partie de la population haïtienne.
Une comparaison qui dérange, mais qui interpelle
Le Rara, mouvement culturel profondément enraciné dans l’histoire et la tradition populaire haïtienne, repose sur une organisation collective stricte : un leader clairement identifié, des rôles définis, une discipline interne et un objectif commun, fût-il festif ou rituel. Lorsque certains citoyens en viennent à comparer cette structure à la gouvernance nationale, ce n’est ni par mépris de l’État ni par glorification de l’informel, mais par désespoir.
« Dans un groupe de Rara, chacun sait où il va, quand il doit agir et qui décide », explique un habitant de Port-au-Prince. « Dans le pays, on ne sait plus qui commande, ni pour quoi faire. »
Un État sans direction lisible
Depuis plusieurs années, Haïti vit une crise de gouvernance profonde. Les transitions se succèdent, les responsabilités se fragmentent et les décisions tardent. Aux yeux de nombreux Haïtiens, l’État apparaît comme une entité lointaine, incapable d’imposer un minimum d’ordre, de sécurité et de vision.
Cette absence de direction claire contraste avec certaines formes d’organisation communautaire ou informelle qui, malgré leurs limites, parviennent à fonctionner. Le constat est brutal : là où l’État échoue à coordonner, d’autres structures, parfois marginales, donnent l’illusion d’une efficacité.
Un terrible aveu collectif
Comparer un leader de Rara à des responsables politiques n’est pas une insulte gratuite. C’est un aveu. Celui d’un pays où les institutions ne remplissent plus leur rôle fondamental : protéger, organiser, orienter. « C’est terrible à dire, mais au moins, dans ces groupes, il y a de la discipline et du respect des règles », confie une mère de famille déplacée par la violence.
Ce sentiment ne traduit pas une admiration pour l’illégalité ou le désordre. Il révèle au contraire une attente immense d’autorité légitime, juste et compétente.
La gouvernance par défaut
Lorsque l’État se retire, d’autres formes de pouvoir occupent l’espace. Ce phénomène n’est pas propre à Haïti, mais il y prend une dimension inquiétante. La population, livrée à elle-même, apprend à reconnaître et parfois à respecter ceux qui imposent un minimum d’organisation, même en dehors du cadre légal.
Cette situation pose une question fondamentale : comment un pays peut-il se reconstruire lorsque ses citoyens finissent par comparer leurs dirigeants à des leaders informels pour mesurer l’efficacité du pouvoir ?
Une crise de leadership avant tout
Au cœur de cette désillusion se trouve une crise du leadership. Gouverner ne se résume pas à occuper une fonction ou à multiplier les discours. Gouverner, c’est donner une direction, prendre des décisions, assumer des responsabilités et rendre des comptes. Aux yeux de nombreux Haïtiens, cette chaîne de commandement est aujourd’hui brisée.
« Un chef de Rara sait qu’il sera jugé par son groupe s’il échoue », souligne un sociologue haïtien. « Nos dirigeants, eux, semblent rarement répondre de leurs actes. »
Reconstruire la légitimité
Ce constat, aussi dur soit-il, doit être entendu comme un signal d’alarme. Il ne s’agit pas d’idéaliser des formes d’organisation informelles, mais de comprendre pourquoi elles paraissent, à tort ou à raison, plus lisibles et plus cohérentes que l’État.
La reconstruction d’Haïti passera inévitablement par le rétablissement de la légitimité politique, de l’autorité de l’État et d’un leadership responsable. Sans cela, la comparaison continuera de hanter le débat public, comme le symptôme d’un pays en quête désespérée d’ordre, de sens et de dignité.
Une phrase qui fait honte, mais qui appelle à agir
Dire qu’un leader de Rara dirige mieux sa bande que les dirigeants haïtiens dirigent le pays est une phrase qui blesse l’orgueil national. Mais elle mérite d’être prise au sérieux. Car derrière cette formule se cache une souffrance collective et une exigence simple : celle d’un État qui fonctionne, qui protège et qui respecte son peuple.
Tant que cette exigence restera insatisfaite, les comparaisons les plus cruelles continueront d’émerger, non par méchanceté, mais par nécessité de dire l’échec tel qu’il est vécu au quotidien.



