Depuis plusieurs semaines, un frémissement se fait sentir du côté de la Douane de Port-au-Prince. Un mouvement citoyen, porté principalement par la jeunesse haïtienne, s’apprête à voir le jour. Objectif : dénoncer les pratiques opaques, les abus, et la corruption qui gangrènent les services douaniers du pays – et au-delà, tout un système qui perpétue l’exclusion sociale et l’exil forcé des jeunes talents haïtiens.
Une Douane saturée d’abandons
Dans les entrepôts de la Douane haïtienne, s’entassent depuis des années des marchandises jamais récupérées, des conteneurs oubliés, et surtout, des véhicules envoyés par la diaspora pour leurs proches. Ces voitures, pourtant déjà acquises à l’étranger à des prix raisonnables, sont restées bloquées à cause de frais de dédouanement exorbitants, parfois largement supérieurs au coût d’achat initial.
« Mon frère m’a envoyé une voiture du Canada, raconte Yvens, 29 ans, technicien en informatique. Elle est restée là-bas deux ans. On me demandait presque deux fois le prix payé à Montréal pour la sortir. J’ai dû abandonner. »
Et Yvens n’est pas un cas isolé. Des centaines de véhicules dorment dans les parcs douaniers, laissés à l’abandon, faute de moyens pour s’en acquitter.
Une liquidation jugée injuste et opaque
Face à la saturation et sous la pression croissante, les autorités douanières ont récemment entamé une opération de “liquidation” de ces véhicules, sous couvert de désengorger les installations. Mais cette mesure, loin d’apaiser les esprits, a mis le feu aux poudres.
Les véhicules sont cédés à des prix dérisoires, souvent à des figures proches du pouvoir ou à des commerçants déjà bien établis dans le marché automobile haïtien. « Ce n’est pas une vente, c’est un pillage organisé », dénonce un professeur de philosophie. « On parle de voitures vendues à 15% de leur valeur, sans appel d’offre, sans transparence. »
Pour de nombreux jeunes, ces opérations profitent directement à une élite déjà suréquipée et parfaitement insérée dans les circuits économiques – pendant que le citoyen ordinaire, ou la diaspora désireuse d’aider ses proches, se heurte à un mur administratif et financier.
Un mouvement citoyen en gestation
C’est dans ce contexte tendu qu’émerge une contestation numérique de plus en plus visible. Sur les réseaux sociaux, des jeunes se mobilisent, s’organisent, échangent, dénoncent. Un appel à un mouvement national de protestation est lancé pour le 1er octobre prochain.
« Ce n’est pas seulement une question de voitures », explique Micaëlle, étudiante en droit. « C’est le symbole d’un pays qui traite ses citoyens comme des étrangers, d’un système qui pousse les jeunes à fuir ou à se taire. Nous ne voulons plus être spectateurs de notre propre marginalisation. »
Les hashtags #DwaNouSeDwaNou (#NosDroitsSontNosDroits) et #1OctobreDebout circulent avec force sur les plateformes sociales. Les organisateurs, jeunes pour la plupart, misent sur un mouvement pacifique, structuré, et porteur d’un message clair : la fin de l’impunité et un appel urgent à la refondation des institutions haïtiennes.
Corruption, inégalités et exil forcé
Au cœur de la colère : un profond sentiment d’injustice. Pour beaucoup, les pratiques douanières ne sont que le reflet d’un mal plus large – celui d’un pays accaparé par une minorité, pendant que la majorité peine à survivre.
La complicité entre certains agents publics et les élites économiques est de moins en moins tolérée. Le sentiment d’abandon par les autorités, jugées inefficaces voire délibérément nuisibles, alimente une indignation sourde mais de plus en plus assumée.
« On veut nous voler même le droit de rêver », lance Jameson, 22 ans, jeune diplômé au chômage. « Mais cette génération ne va pas se taire. Ce pays est à nous aussi. »
À moins de deux semaines du 1er octobre, l’atmosphère est électrique à Port-au-Prince. Les autorités douanières, bien que discrètes dans leurs déclarations officielles, ont accéléré le processus de “nettoyage” de leurs entrepôts, comme si elles redoutaient une explosion sociale.
Mais pour la jeunesse haïtienne, cette date ne sera pas qu’une manifestation de plus. Elle pourrait bien marquer un tournant. Le moment où une génération décide, enfin, de reprendre son avenir en main – sans intermédiaire, sans masque, et sans peur.



