La justice haïtienne a ouvert ce lundi 5 octobre 2026 l’année judiciaire 2026-2027 à la Cour de cassation, au Champ-de-Mars, avec un grand déballage de chiffres. Le président de la Cour de cassation et du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (CSPJ), Jean Joseph Lebrun, a présenté le bilan de l’année 2025-2026 : 286 décisions rendues par la Cour de cassation, 249 arrêts prononcés par les cinq Cours d’appel et 6 388 affaires traitées par les tribunaux de première instance.
Très bien pour les statistiques,mais derrière ces chiffres, une question brutale reste posée : combien de grands corrupteurs ont été condamnés par la justice haïtienne ?
Combien de personnalités puissantes du secteur privé, de la politique ou des milieux économiques, citées ou visées dans des dossiers liés au financement de réseaux criminels, au trafic de drogue ou à la corruption, ont réellement été convoquées, entendues et poursuivies en Haïti ?
C’est là que le bilan de Jean Joseph Lebrun devient beaucoup moins reluisant.
Car les sanctions internationales ont déjà mis des noms sur une partie de ce système. Le Canada maintient notamment dans ses listes des responsables politiques comme Youri Latortue, Joseph Lambert, Rony Célestin, Michel Joseph Martelly, Hervé Fourcand, Gary Bodeau et Jean-Henry Céant, ainsi que des hommes d’affaires comme Gilbert Bigio, Reynold Deeb et Sherif Abdallah. D’autres personnes sont visées au titre d’actes de corruption, notamment Berto Dorcé, Liszt Quitel, Arnel Bélizaire, Charles Saint-Rémy, Jocelerme Privert, Salim Succar, Nenel Cassy, Steeve Khawly, Gracia Delva, , Carl Braun, Jean Marie Vorbe et Marc Antoine Acra.
Les États-Unis ont eux aussi sanctionné plusieurs responsables haïtiens. En novembre 2022, Washington avait ciblé Joseph Lambert et Youri Latortue pour leur implication alléguée dans le trafic de stupéfiants. Un mois plus tard, Rony Célestin et Richard Lénine Hervé Fourcand étaient à leur tour sanctionnés. En août 2024, l’ancien président Michel Joseph Martelly a également été sanctionné par les États-Unis pour des faits liés au trafic de drogue et au blanchiment de produits illicites, selon le Trésor américain.
Et pourtant, pendant que des gouvernements étrangers prennent des mesures contre des personnalités haïtiennes, où est la réponse judiciaire haïtienne ?
Où sont les convocations ?
Où sont les enquêtes approfondies ?
Où sont les mises en accusation ?
Où sont les procès ?
Voilà le trou béant dans le bilan.
Le problème devient encore plus grave lorsqu’on parle du lien entre certains acteurs politiques, économiques et les groupes armés. Les Nations unies ont documenté l’existence d’un véritable nexus politico-criminel, avec des responsables politiques, des élites économiques et des intermédiaires accusés de financer ou de faciliter les réseaux criminels. Les régimes de sanctions internationaux ciblent précisément des chefs de gangs, des responsables politiques et des membres du secteur privé soupçonnés de financer, soutenir ou faciliter ces structures.
Le cas de Prophane Victor est particulièrement révélateur. Ancien député de la Petite-Rivière de l’Artibonite, il est sanctionné au niveau international pour son rôle allégué dans l’armement et le soutien aux gangs, notamment Gran Grif. Les Nations unies indiquent également qu’il aurait utilisé la violence et les réseaux criminels pour consolider son influence politique et financière.
Les États-Unis l’ont également sanctionné en septembre 2024, en affirmant qu’il avait formé, soutenu et armé des hommes qui ont ensuite constitué le gang Gran Grif.
Et après les sanctions internationales, que fait la justice haïtienne ?
C’est cette question que le bilan judiciaire du 5 octobre ne répond pas.
On peut annoncer 6 388 dossiers traités, on peut annoncer 286 décisions,on peut annoncer 249 arrêts. Mais si la justice nationale reste incapable de poursuivre efficacement les personnalités puissantes dont les noms apparaissent dans les dossiers internationaux, alors les chiffres ne racontent qu’une partie de l’histoire.
Une justice qui compte ses dossiers mais ne poursuit pas les puissants donne au peuple l’impression d’une justice à deux vitesses.
Et pendant ce temps, les massacres continuent de laisser derrière eux des cimetières, des familles brisées et des milliers de déplacés.
Le pays a connu des massacres à Kenscoff, dans l’Artibonite et dans plusieurs autres zones contrôlées ou disputées par les groupes armés. Le Conseil de sécurité de l’ONU a lui-même renouvelé le mandat de la Force de répression des gangs jusqu’au 31 mars 2027, alors que seulement environ 1 500 membres étaient déployés sur les 5 500 prévus.
Mais là encore, une question revient : combien de responsables de massacres ont été condamnés par les tribunaux haïtiens ?
Combien de commanditaires ont été identifiés ?
Combien de financiers ont été poursuivis ?
Combien de personnes soupçonnées d’avoir facilité les opérations des gangs ont été convoquées par les autorités judiciaires nationales ?
Le peuple ne demande pas à Jean Joseph Lebrun de présenter uniquement un tableau comptable. Il demande de savoir si la justice est capable de monter jusqu’au sommet des réseaux qui détruisent le pays.
Car la véritable efficacité d’une justice ne se mesure pas seulement au nombre de décisions qu’elle rend. Elle se mesure aussi à sa capacité à toucher ceux qui disposent de l’argent, des relations, de l’influence politique et des moyens nécessaires pour se croire intouchables.
Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a annoncé lundi l’entrée en vigueur des nouveaux Code pénal et Code de procédure pénale le 1er janvier 2027. Il a présenté ces textes comme une étape majeure de la modernisation du système judiciaire.
Mais Haïti n’a pas seulement besoin de nouveaux textes.
Haïti a besoin d’une justice qui ose utiliser les textes contre les puissants.
Parce qu’un nouveau Code pénal ne servira à rien si les dossiers sensibles restent bloqués.
Il ne servira à rien si les enquêtes visant des personnalités puissantes n’aboutissent jamais.
Il ne servira à rien si les victimes de massacres attendent pendant des années pendant que les commanditaires continuent leur vie.
Et il ne servira à rien si les sanctions internationales restent les seules véritables mesures prises contre certains acteurs du système politico-économique accusés d’alimenter la crise.
Jean Joseph Lebrun a présenté les chiffres, le peuple, lui, attend les noms des condamnés.
Il attend les corrupteurs devant les tribunaux.
Il attend les financiers des gangs devant les juges.
Il attend les responsables des massacres derrière les barreaux.
Il attend surtout une justice capable de démontrer qu’en Haïti, le pouvoir, l’argent et les connexions ne constituent pas un permis d’impunité.
Sinon, les 6 388 dossiers resteront simplement des chiffres.
Et le bilan présenté le 5 octobre ressemblera davantage à une grande opération de communication judiciaire qu’au réveil d’une justice capable de frapper au cœur de l’impunité.



