À Port-au-Prince, le silence est assourdissant. Depuis la diffusion de vidéos montrant ce qui serait une usine de stupéfiants et de possibles restes humains liés à l’homme d’affaires André “Andy” Apaid Jr, aucune autorité n’a pris la parole. Ni le ministère de la Justice, ni la DCPJ, ni la CONALD. Pas même un communiqué, pas une promesse d’enquête. Ce mutisme choque, indigne, et laisse un pays entier s’interroger : jusqu’où s’étend le pouvoir de l’impunité en Haïti ?
Les images, partagées massivement sur les réseaux sociaux, ont fait l’effet d’une bombe. On y distingue des sacs de poudre blanche, des outils industriels suspects, et plus glaçant encore : des ossements humains. Depuis, des familles se reconnaissent dans les visages de ceux qu’on ne revoit plus. Enfants, étudiants, jeunes adultes – disparus sans laisser de trace, souvent après avoir quitté leur domicile pour un entretien, une livraison ou une promesse d’emploi.
Sous le poids de ces révélations, le Réseau Haïtien des Journalistes Anti-Corruption (RHAJAC) a tiré la sonnette d’alarme. Dans une note rendue publique le 11 novembre, l’organisation a dénoncé la passivité « complice » de l’État et exigé une enquête judiciaire indépendante sur ce qui pourrait être l’un des plus graves scandales de l’histoire contemporaine d’Haïti : un possible réseau mêlant drogue, trafic d’organes et collusion entre milieux d’affaires et gangs armés.
Mais rien ne bouge.
La justice demeure muette, les ministères concernés évitent les questions, et les dirigeants préfèrent détourner les yeux. Ce silence institutionnel devient un cri d’accusation en lui-même : il traduit la peur, la soumission, ou pire, la complicité.
Quand la peur remplace le droit
Haïti s’enfonce chaque jour un peu plus dans une zone grise où les puissants échappent à toute poursuite. André Apaid Jr, déjà sanctionné en 2023 par le gouvernement canadien pour ses liens présumés avec des groupes armés, semble bénéficier d’un étrange bouclier d’immunité. Dans les rues, la colère monte : « S’il s’agissait d’un simple citoyen, il serait déjà derrière les barreaux », dénonce une mère dont le fils, étudiant en génie civil, n’est jamais rentré d’un déplacement à la Plaine du Cul-de-Sac.
Les témoignages affluent. Certains parents affirment avoir reconnu des objets ou vêtements appartenant à leurs proches dans les vidéos circulant sur les réseaux. D’autres parlent de disparitions répétées autour des sites appartenant à des entreprises liées à Apaid. Malgré tout, aucune perquisition officielle n’a été annoncée.
Des familles laissées à elles-mêmes
Face à l’inaction de l’État, plusieurs familles commencent à s’organiser. Des avocats se mobilisent pour déposer des plaintes collectives contre André Apaid Jr et contre l’État haïtien pour non-assistance à citoyens en danger.
« Nous ne demandons pas vengeance, nous demandons la vérité », martèle une mère effondrée devant le Palais de justice déserté. « Mon fils n’était ni criminel ni politicien. C’était un étudiant. Il voulait juste vivre. »
Les réseaux de défense des droits humains, déjà débordés par la crise sécuritaire, tentent de suivre les dossiers, mais se heurtent à l’absence totale de coopération des institutions. Plusieurs magistrats refusent de commenter, invoquant des “risques personnels”.
Le poids du silence
Haïti, jadis terre d’espoir et de résistance, semble aujourd’hui prisonnière d’un système où l’argent et la peur dictent la loi.
Comment comprendre qu’aucune autorité n’ait daigné réagir face à des preuves aussi troublantes ? Comment admettre que, dans un pays où la misère pousse déjà tant de jeunes vers la mort ou l’exil, certains puissent être littéralement réduits au silence — jusqu’à leurs os ?
Dans les quartiers populaires, une phrase circule, amère : “Les chiens ont fini par mordre leurs maîtres.”
Une métaphore terrible pour dire qu’à force d’alimenter le chaos, même ceux qui se croyaient intouchables deviennent les cibles du monstre qu’ils ont nourri.
L’appel à la justice
Le RHAJAC, par la voix de son secrétaire général Djovany Michel, exige que la lumière soit faite sur ce dossier :
“Haïti ne peut pas continuer à être un refuge pour les intouchables. Si la justice ne parle pas, c’est le peuple qui finira par crier à sa place.”
Ce cri, aujourd’hui, résonne dans les rues, les radios, les foyers endeuillés. Il interpelle les juges, les policiers, les autorités morales de ce pays qui vacille.
Parce que la justice, quand elle se tait devant la douleur humaine, devient elle-même coupable.
Et parce qu’aucun pouvoir, aussi riche ou influent soit-il, ne devrait jamais peser plus lourd que la vie d’un enfant disparu.



