28 mai 2025, New York
Dans un tournant à la fois audacieux et controversé, le gouvernement haïtien a fait appel à Erik Prince, figure emblématique de la sécurité privée et proche de Donald Trump, pour tenter de freiner la spirale de violence des gangs qui menacent de faire basculer la capitale dans le chaos.
Prince, connu pour avoir fondé Blackwater — société au cœur d’un scandale majeur en Irak après la mort de civils en 2007 — a signé un contrat avec les autorités haïtiennes en début d’année. Selon plusieurs sources proches du dossier, il a pour mission de soutenir des opérations ciblées contre les groupes armés qui imposent leur loi à Port-au-Prince et dans d’autres zones du pays.
Une force clandestine à l’œuvre
Depuis mars, des drones opérés par l’équipe de Prince survolent discrètement le territoire haïtien. Objectif : identifier et neutraliser des chefs de gangs. Aucune élimination officiellement revendiquée n’a été confirmée jusqu’à présent, mais selon des responsables de la sécurité, les opérations sont en cours d’intensification.
Des préparatifs logistiques sont également en cours : plus d’une centaine de mercenaires pourraient être déployés d’ici l’été, en majorité d’anciens militaires haïtiano-américains. Plusieurs convois d’armes ont déjà été envoyés vers le pays, d’après nos sources, même si le gouvernement n’a pas encore commenté publiquement ces transferts.
Washington informé, mais à distance
Le Département d’État américain a reconnu être au courant de l’initiative, tout en assurant qu’aucun financement fédéral n’était destiné à Prince ou à ses partenaires. Le montant exact du contrat, tout comme son champ d’action précis, demeure confidentiel.
Officiellement, Prince n’a fait aucun commentaire. Il continue néanmoins à opérer dans le domaine de la sécurité via plusieurs sociétés héritières de Blackwater, dissoute depuis.
Une stratégie de dernier recours
L’engagement d’un entrepreneur militaire étranger révèle l’impasse sécuritaire dans laquelle se trouve Haïti. Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en 2021, les institutions peinent à contenir la montée en puissance des gangs. Plus d’un million de personnes ont été déplacées, des commissariats incendiés, des hôpitaux attaqués, et des prisons vidées de leurs détenus.
Face à l’épuisement des forces de police locales, le recours à des acteurs extérieurs comme Prince marque un glissement vers des solutions extrêmes. Le gouvernement par intérim semble prêt à tout pour reprendre le contrôle.
« Toutes les options sont sur la table », a déclaré Alfred Métellus, ministre haïtien de l’Économie, dans une récente interview au quotidien Le Nouvelliste. « Il n’y a pas de solution miracle. Nous avons besoin d’aide, de compétences, de moyens. »
Une trajectoire internationale, entre intérêts et opportunisme
Après les guerres d’Irak et d’Afghanistan, le marché de la sécurité privée s’est rétracté. Prince cherche désormais à étendre son empreinte en Amérique latine. Cette année, il a démarché les autorités équatoriennes, sans succès selon Quito. En Haïti, il propose un panel de services allant bien au-delà des opérations armées : appui aux douanes, transport sécurisé, gestion des recettes publiques…
Mais son passé soulève des interrogations. Lié aux cercles trumpistes, impliqué dans des opérations controversées aux Émirats, en Libye ou aux États-Unis, Prince incarne une vision brutale et opaque de la gestion sécuritaire.
« Il reste controversé, même dans le monde des contractants privés », souligne Sean McFate, expert en stratégie militaire et auteur de The Modern Mercenary. « Là où il va, l’argent et la politique ne sont jamais loin. »
La tentation du court-termisme
Rod Joseph, vétéran haïtiano-américain installé en Floride, affirme avoir été contacté par les équipes de Prince. Il a décliné une collaboration directe, faute de garanties sur la transparence du projet.
« Sans supervision, c’est une zone grise », alerte-t-il. « Si on importe la force sans transférer les compétences, on prépare juste la prochaine crise. »
Joseph évoque le danger d’une dépendance prolongée à des solutions extérieures. L’histoire récente du pays lui donne raison : en 2021, des mercenaires colombiens engagés par une société étrangère ont été accusés d’avoir pris part à l’assassinat du président Moïse.
Une solution risquée, mais une urgence réelle
Dans un pays où l’État est largement absent et les services publics paralysés, l’idée de faire appel à une figure aussi controversée qu’Erik Prince peut sembler choquante. Mais pour de nombreux Haïtiens, la question n’est plus de choisir entre le légal et le moral, mais entre l’effondrement total et la survie.
« On est dans une situation d’urgence nationale », explique un diplomate basé à Port-au-Prince. « Le recours à Prince est une décision de dernier recours. Mais peut-être aussi une manière de reprendre la main. »
Haïti, une fois encore, se retrouve à la croisée des chemins — tiraillée entre la nécessité de se défendre et le risque de s’abandonner à des acteurs dont l’histoire est loin d’être exempte de zones d’ombre.



