Port-au-Prince, 10 décembre 2025 — Une semaine après la publication d’un rapport retentissant de l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC), le Réseau haïtien des journalistes anti-corruption (RHAJAC) est passé à l’offensive. Par l’intermédiaire de son cabinet d’avocats, l’organisation a déposé ce mercredi une correspondance officielle au bureau du commissaire du gouvernement de Port-au-Prince, Me Fritz Patterson Dorval, lui réclamant la mise en mouvement de l’action publique contre l’ancien président Michel Joseph Martelly et plusieurs membres de son entourage.
Cette démarche marque un tournant. Depuis la divulgation du rapport de l’ULCC, l’affaire secoue la vie politique haïtienne : l’institution anticorruption affirme avoir relevé des irrégularités graves dans la déclaration de patrimoine de l’ancien chef de l’État, ainsi que des mouvements non déclarés liés à des biens meubles et immeubles. L’ULCC voit dans ces omissions des éléments pouvant justifier une enquête judiciaire pour fraude patrimoniale et enrichissement illicite.
Le RHAJAC, dans sa lettre, insiste sur la nécessité d’agir sans délai pour éviter « la disparition d’éléments de preuve » et pour répondre à ce qu’il décrit comme « des infractions pénales caractérisées ».
Une transaction immobilière au cœur des soupçons
Le document adressé au parquet revient notamment sur une transaction signalée par l’ULCC : la vente d’une maison située à Puits-Blain au Fonds national de l’éducation (FNE) pour un montant de cinq millions de dollars américains.
Dans sa lettre, le RHAJAC cite les affirmations de l’ULCC selon lesquelles la valeur réelle du bien serait estimée à environ 500 000 dollars. Selon les enquêteurs, cette opération — si elle est confirmée comme l’explique le rapport — pourrait constituer un détournement massif de fonds publics au détriment de l’État.
Le réseau anticorruption ajoute que cette vente aurait été réalisée, toujours selon l’ULCC, avec l’implication de Joseph Frantz Nicolas, ancien directeur du FNE.
Plusieurs proches de l’ancien président mentionnés dans le rapport
Au-delà de l’ancien chef de l’État, la lettre du RHAJAC relaye les noms de plusieurs personnalités citées dans le document de l’ULCC. Il s’agit, entre autres, de :
- Sophia Saint-Rémy Martelly,
- Olivier Martelly,
- Yves Joseph, dit « Tijo »,
- Lionel Valbrun,
- Richemond Dérénoncourt,
Ainsi que d’autres collaborateurs identifiés pour des irrégularités administratives ou financières présumées. Le RHAJAC rappelle toutefois que seule une enquête pénale peut établir les responsabilités de chacun.
Un appel à des poursuites immédiates
Dans sa requête au commissaire du gouvernement, le RHAJAC demande :
- La mise en mouvement de l’action publique contre les personnes citées;
- L’ouverture d’une enquête pénale complète;
- La convocation rapide de tous les mis en cause;
- La sécurisation des documents, comptes et transactions liés aux faits reprochés.
Pour l’organisation, laisser cette affaire s’enliser reviendrait à renforcer un sentiment d’impunité qui nourrit la défiance de la population envers les institutions de l’État.
Un signal politique fort, dans un contexte de fragilité institutionnelle
Cette démarche intervient dans un moment délicat pour Haïti, où les institutions fonctionnent dans un climat de crise prolongée. Le RHAJAC, en rendant publique sa lettre signée par son secrétaire général Djovany Michel, veut selon ses termes « rappeler que nul, quelle que soit sa fonction passée ou présente, n’est au-dessus de la loi ».
Le réseau réclame également que le parquet se positionne clairement, estimant que la crédibilité de la justice en dépend.
Le pays attend la prochaine étape
À l’heure actuelle, le bureau du commissaire du gouvernement n’a pas encore communiqué sur les suites qui seront données à cette correspondance. L’ouverture éventuelle d’une enquête pourrait marquer un tournant majeur dans la lutte contre la corruption en Haïti, mais seul le parquet détient la clé du processus.
En attendant, la société civile, l’organisation anticorruption et une partie de la population surveillent de près les prochaines décisions de la justice.
Pour beaucoup, l’affaire Martelly – désormais portée devant le parquet – représente un test crucial : celui de savoir si Haïti peut réellement sortir de l’ère de l’impunité politique.



