Par une lettre officielle adressée au juge d’instruction Benjamin Félismé, datée du 19 novembre 2025, le Réseau haïtien des journalistes anti-corruption (RHAJAC) réclame la suspension immédiate des licences d’exploitation et d’exportation d’anguilles détenues par Betty Lamy, Walson Sanon et Fritz Richardson Junior. Tous trois sont actuellement visés par une instruction judiciaire portant sur des soupçons de corruption, trafic de stupéfiants et trafic d’organes, dans le cadre du commerce des anguilles, un secteur devenu ces dernières années un point névralgique de controverses économiques et criminelles.
Une demande exceptionnelle qui souligne l’urgence du dossier
Dans son courrier officiel transmis au Tribunal de première instance de Port-au-Prince — document que la rédaction a pu consulter — le RHAJAC estime que la gravité des accusations justifie une décision rapide, sans attendre l’issue de l’instruction :
« Au vu du risque de poursuite d’activités illicites ou de manipulation de preuves, une suspension urgente s’impose dans l’intérêt de la sécurité publique et de l’État », écrit l’organisation.
Pour le Réseau, maintenir en activité des licences d’exploitation au bénéfice d’opérateurs placés au cœur d’enquêtes liées à des crimes graves expose non seulement l’enquête à des risques, mais également la population haïtienne à « des conséquences potentiellement néfastes ».
Des soupçons anciens et une affaire qui s’enracine profondément
Le dossier ne date pas d’hier. Le 30 mai 2025, l’Association nationale pour la protection des ressources aquatiques (ANAPRA) avait déjà exclu deux des mis en cause — Betty Lamy et Fritz Richardson Junior — à la suite d’allégations de contrebande, blanchiment d’argent, trafic d’organes et trafic de cocaïne. Une décision passée presque inaperçue dans un pays où l’actualité nationale est constamment saturée d’épisodes de violence et de scandales politico-économiques.
Aujourd’hui, ces mêmes noms se retrouvent au cœur d’une instruction formelle conduite par le juge Félismé, ouverte à la suite de plaintes déposées par le RHAJAC, le Collectif contre la corruption (CCC) et l’avocat Caleb Jean-Baptiste.
Le RHAJAC, qui se présente comme un vigile des dérives de l’État, voit dans cette continuité d’accusations un signal d’alarme que les autorités ne peuvent plus ignorer.
Un secteur lucratif devenu zone grise
Le commerce d’anguilles, exportées principalement vers l’Asie, représente une manne financière considérable. Mais, faute de régulation stricte et de contrôle institutionnel soutenu, cette filière est devenue l’objet de multiples dérives : surfacturation, exportations illégales, corruption douanière, circuits opaques de financement et maintenant, selon les accusations, utilisation du secteur comme couverture pour des activités criminelles plus vastes.
Dans ce contexte, la demande du RHAJAC ne se limite pas à une décision administrative : elle interroge l’État haïtien sur sa capacité à protéger les ressources nationales, préserver l’intégrité des institutions et empêcher l’instrumentalisation d’activités légales pour le crime organisé.
Une population épuisée par les scandales et en quête de transparence
À Port-au-Prince comme en province, la nouvelle a suscité un mélange de colère, de lassitude et d’espoir prudent. Dans un pays miné par l’insécurité, la pauvreté et l’effondrement des institutions, chaque affaire mettant en cause des opérateurs puissants réveille un même sentiment : celui d’un système où les élites économiques paraissent rarement inquiétées.
Pour de nombreuses familles ayant perdu des proches dans des disparitions non élucidées, ou qui se battent contre la montée des réseaux criminels, le lien évoqué entre des activités commerciales et de potentiels trafics humains est une réalité qu’elles dénoncent depuis longtemps.
« On ne peut pas continuer à faire comme si personne ne voyait rien », confie une mère rencontrée dans le Nord, dont le fils étudiant a disparu depuis juillet. « Chaque fois qu’on parle de trafic d’organes, on nous dit que ce sont des rumeurs. Mais alors, pourquoi tant de jeunes disparaissent ? Pourquoi personne ne répond ? »
Bien que les accusations visant les trois opérateurs restent non prouvées à ce stade, elles s’inscrivent dans un contexte national où le doute et la méfiance sont devenus la norme.
Le rôle déterminant du juge Félismé
Le juge d’instruction Benjamin Félismé se retrouve au cœur d’une affaire sensible, mêlant intérêts financiers, risques criminels, enjeux environnementaux et pressions politiques. Le RHAJAC lui demande explicitement d’intervenir pour que les ministères de l’Agriculture et du Commerce procèdent au retrait provisoire des licences en attendant la fin de l’instruction.
Cette décision, si elle était prise, constituerait un signal fort dans un pays souvent accusé de manquer de volonté judiciaire face aux acteurs puissants.
Le RHAJAC maintient la pression
Dans sa lettre, signée par son secrétaire général Djovany Michel, le RHAJAC conclut en réaffirmant sa détermination à suivre ce dossier jusqu’au bout, tout en offrant sa collaboration au juge :
« Le RHAJAC reste disponible pour tout complément nécessaire via ses avocats. »
Pour l’organisation, cette affaire pourrait devenir un test décisif de la capacité de l’État haïtien à mettre fin à l’impunité dans un secteur où se croisent économie, criminalité et intérêts transnationaux.
Un moment de vérité pour l’État haïtien
La demande de suspension des licences n’est pas seulement une procédure technique : elle constitue une épreuve de transparence, un geste attendu par une population qui vit quotidiennement les conséquences de la corruption et du crime organisé.
Alors que l’enquête suit son cours et que la présomption d’innocence demeure, une question s’impose : Haïti peut-elle encore se permettre d’ignorer les alertes lorsqu’elles touchent au cœur même de la sécurité nationale et de la confiance publique ?
L’affaire repose désormais entre les mains du juge Félismé. Et, au-delà des tribunaux, sous le regard exigeant d’un peuple qui réclame simplement que justice fasse enfin son travail.




