Par Amoureux de la sagesse – Port-au-Prince
Dans un contexte d’extrême insécurité, d’effondrement institutionnel et de souffrance collective, une voix s’élève avec force au sein de la société civile haïtienne : celle du Réseau Haïtien des Journalistes Anti-Corruption (RHAJAC). Par la voix de son secrétaire général, le journaliste d’investigation Djovany Michel, l’organisation appelle publiquement à l’arrestation immédiate du Premier ministre de facto, Alix Didier Fils-Aimé, qu’elle accuse, avec plusieurs complices, de maintenir le pays sous l’emprise d’un système mafieux mêlant pouvoir politique, secteur privé, réseaux criminels et trafic international.
Dans un message publié sur X (ex-Twitter), le journaliste ne mâche pas ses mots :
« Sans l’arrestation d’Alix Didier Fils-Aimé et de ses complices, nulle mission internationale en Haïti n’aura aucune chance de rétablir la sécurité. »
Un avertissement clair à l’adresse de la communauté internationale, dont certaines puissances appuient actuellement une mission de soutien à la sécurité, sans pour autant remettre en cause la légitimité des dirigeants actuels, pourtant massivement rejetés par une grande partie de la population.
Une liste de noms qui secoue les hautes sphères
Dans son tweet, Djovany Michel cite une liste précise d’acteurs politiques et économiques qu’il accuse d’agir en collusion avec des gangs armés et des membres du Conseil présidentiel de transition, actuellement au pouvoir.
Parmi les noms cités :
- Alix Didier Fils-Aimé, Premier ministre de facto
- Olivier Barreau, Édouard Baussan, André Apaid, Marc-Antoine Acra, Philippe Bayard (acteurs influents du secteur privé)
- Membres du Conseil présidentiel : Louis Gérald Gilles, Smith Augustin, Emmanuel Vertilaire, Laurent Saint-Cyr
Selon Michel, ces personnalités « tiennent le pays en otage », en négociant directement avec les gangs pour garantir leur maintien au pouvoir, organiser des « mascarades électorales » et protéger une élite mafieuse impliquée dans une série de trafics : faux contrats publics, cocaïne, et même trafic d’organes humains.
Des accusations extrêmement graves, mais pas nouvelles. Elles s’inscrivent dans une longue série de dénonciations faites depuis des années par des journalistes, activistes et organisations de la société civile, souvent au péril de leur vie.
Un cri d’alarme dans un pays au bord du gouffre
Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021, Haïti a sombré dans un vide politique, rapidement comblé par une montée en puissance des gangs armés, qui contrôlent aujourd’hui plus de 80 % de la capitale, selon les Nations unies.
La population, épuisée, otage des violences, privée de services de base, regarde impuissante une élite politique et économique s’accrocher au pouvoir.
Dans ce contexte, la sortie de Djovany Michel, largement relayée sur les réseaux sociaux et par certains médias indépendants, résonne comme un appel à la conscience collective :
« Comment prétendre instaurer une bonne gouvernance quand les citoyens honnêtes se taisent, quand d’autres sont contraints à l’exil, et que le pouvoir est livré aux narcotrafiquants et aux politiciens corrompus ? »
Une enquête, ou un silence complice ?
Le RHAJAC appelle à une enquête nationale et internationale indépendante, la levée de l’immunité des membres du Conseil présidentiel cités dans ces accusations, et l’implication d’organismes neutres pour auditer les relations entre l’État, les gangs et le secteur privé.
Pour l’heure, aucune réponse officielle n’a été apportée par les personnes visées. Le silence de la communauté internationale sur ces accusations interpelle. À Port-au-Prince, certains observateurs dénoncent une forme de réalisme cynique : pour les diplomates, l’essentiel serait de contenir les gangs, même au prix d’alliances douteuses avec des figures contestées.
Mais pour le RHAJAC et son secrétaire général, la paix sans justice n’est qu’un mirage.
« Tant que les vrais commanditaires de la crise ne seront pas inquiétés, aucune solution durable n’est possible. Haïti n’a pas besoin d’un théâtre sécuritaire, mais d’un véritable assainissement du pouvoir. »
Encadré : Qui est Djovany Michel ?
Djovany Michel est un journaliste d’investigation haïtien, connu pour ses enquêtes sur la corruption, le blanchiment d’argent et le lien entre politique et criminalité. Ancien reporter de terrain, il est aujourd’hui secrétaire général du RHAJAC, un réseau de journalistes engagé pour la transparence et la lutte contre l’impunité. Menacé à plusieurs reprises, estimant que « le silence est une complicité ».



