Amoureux de la sagesse/3665-2094
Le 7 février 1986 marquait la chute de Jean-Claude Duvalier et l’ouverture d’un immense espoir national. Ce jour-là, des millions d’Haïtiens croyaient entrer dans une nouvelle ère : celle de la liberté, de la démocratie et du renouveau.
Le 7 février 2026, quarante ans plus tard, le pays se retrouve face à une question douloureuse : avons-nous traversé le désert… ou y sommes-nous restés ?
Le parallèle des quarante ans
Dans la tradition biblique, Moïse conduit le peuple d’Israël pendant quarante ans à travers le désert avant d’atteindre la Terre promise. Ces quarante années représentent une période d’épreuve, de purification, de transformation collective. Mais Moïse lui-même ne franchira pas la frontière. Il meurt avant l’entrée dans la promesse.
De 1986 à 2026, Haïti compte elle aussi quarante années de transition, de crises, d’espérances brisées et de recommencements politiques.
La question se pose alors, sans détour :
ces quarante années ont-elles produit une maturation nationale… ou un cycle d’échecs répétés ?
Quarante ans d’occasions manquées
Depuis la fin de la dictature :
- plusieurs Constitutions ont été amendées,
- des dizaines de gouvernements se sont succédé,
- des élections ont été organisées puis contestées,
- des transitions ont été installées puis prolongées.
Le pays a connu :
- le coup d’État de 1991,
- la crise et le départ d’Aristide en 2004,
- le séisme dévastateur de 2010,
- les turbulences électorales de 2015–2016,
- l’assassinat du président Jovenel Moïse en 2021,
- une succession d’arrangements politiques jusqu’en 2026.
Chaque étape portait la promesse d’un nouveau départ. Pourtant, les mêmes fragilités persistent : institutions faibles, gouvernance instable, insécurité chronique, exode massif de la jeunesse.
Peut-on parler de succès ?
Moïse et les dirigeants haïtiens : la métaphore d’une responsabilité
Dans le récit biblique, Moïse n’est pas présenté comme un échec. Il a libéré son peuple, posé les bases d’une loi, tracé une direction. Mais il n’a pas vu l’aboutissement de son œuvre.
En Haïti, la situation semble différente. La libération politique de 1986 n’a pas été suivie d’une refondation solide. Les dirigeants successifs n’ont pas su — ou pas voulu — bâtir des institutions capables de survivre aux hommes.
La question devient plus profonde :
le problème réside-t-il dans les individus, ou dans un système qui recycle les mêmes pratiques ?
Faut-il attendre la “mort” des dirigeants pour espérer ?
Certains, dans la frustration, formulent une idée radicale : faudrait-il que les générations politiques actuelles disparaissent pour qu’émerge enfin l’Haïti dont tout le monde rêve ?
La comparaison avec Moïse est ici symbolique. Il ne s’agit pas d’une disparition physique, mais d’un renouvellement historique. Dans la Bible, c’est une nouvelle génération qui entre dans la Terre promise.
Peut-être la leçon pour Haïti n’est-elle pas la mort des hommes, mais la fin d’un cycle politique :
- fin de la personnalisation excessive du pouvoir,
- fin du clientélisme,
- fin de l’impunité,
- fin du recyclage permanent des échecs.
Ce n’est pas la disparition biologique qui change une nation. C’est la transformation des pratiques.
Sommes-nous toujours dans le désert ?
Quarante ans après 1986, Haïti n’a pas cessé d’espérer. Mais elle n’a pas encore trouvé la stabilité durable à laquelle aspiraient les foules descendues dans les rues ce fameux 7 février.
Le désert biblique était un lieu d’apprentissage.
Le désert haïtien semble parfois être devenu un lieu d’habitude.
La question centrale demeure :
ces quarante années ont-elles servi à préparer une génération capable de franchir le Jourdain politique ?
Ou bien avons-nous simplement tourné en rond, sans jamais changer de direction ?
L’histoire enseigne une chose : aucun peuple ne trouve sa terre promise sans lucidité, sans responsabilité et sans rupture morale.
Quarante ans, c’est une génération.
Reste à savoir si 2026 marquera la fin du désert… ou le début d’un nouveau cycle.



