Tant que les piliers corrompus de la vieille garde politique et économique continuent de dicter les règles du jeu en Haïti, toute idée de stabilité ou de sécurité nationale relève davantage de la fiction que de la réalité. L’illusion d’un retour à l’ordre repose sur une base pourrie : une classe dirigeante déconnectée, moralement discréditée et socialement toxique.
Depuis plus de trois décennies, les mêmes noms réapparaissent, comme un refrain lugubre sur une partition fatiguée : Moïse Jean-Charles, Joseph Lambert, Youri Latortue… Ces figures, qui ont traversé les régimes et les alliances, incarnent une forme de continuité politique dont le pays se serait bien passé. Ils ont été sénateurs, députés, ministres, Premiers ministres, signataires d’accords de sortie de crise – et pourtant, jamais la crise ne semble vouloir céder.
À chaque tournant historique, ces anciens dignitaires reviennent sous des habits neufs, parfois en prétendus sauveurs de la République. Ils signent des protocoles, convoquent des dialogues, prennent part à des gouvernements de transition, mais n’ont jamais renoncé à leur emprise sur les leviers du pouvoir, ni à leur proximité avec les réseaux économiques qui parasitent l’État.
La bourgeoisie haïtienne, loin de jouer un rôle moteur dans le développement du pays, continue de fonctionner comme une caste prédatrice. Profitant de la vulnérabilité des institutions, elle entretient un système d’exclusion et de clientélisme qui empêche toute éclosion d’une nouvelle élite politique. Les jeunes leaders, les mouvements citoyens ou communautaires, les entrepreneurs sociaux ou les intellectuels engagés se heurtent à un mur invisible mais bien réel : celui de la cooptation ou de la marginalisation.
Cette élite économique – dont l’agenda reste étroitement lié aux intérêts privés et à la protection de ses privilèges – préfère pactiser avec les factions armées plutôt que de promouvoir un État de droit. Elle a appris à coexister avec l’insécurité chronique, tant que celle-ci n’atteint pas ses bastions protégés.
L’urgence d’une rupture
Le salut ne viendra pas d’un accord politique de plus, encore moins s’il est paraphé par ceux-là mêmes qui ont contribué au chaos actuel. Haïti n’a pas besoin de “consensus” entre acteurs discrédités, mais d’un renouvellement profond de sa classe politique. Il faut créer les conditions concrètes pour l’émergence d’un leadership nouveau, enraciné dans la population, formé à la gouvernance éthique, et dégagé des alliances mafieuses.
Cela passe, entre autres, par la marginalisation volontaire – voire l’exclusion temporaire – des figures politiques associées aux décennies d’échec. Cette démarche n’est pas une chasse aux sorcières, mais une mesure de salubrité publique. Aucun pays ne peut se reconstruire en gardant à sa tête ceux qui ont contribué à son effondrement.
Haïti mérite une transition véritable, construite autour d’acteurs crédibles, issus de la société civile, de la diaspora, de la jeunesse instruite et des forces sociales progressistes. Une transition qui ne serait pas une passerelle vers un retour des anciens, mais une rupture assumée.
Un défi de survie nationale
La question n’est plus simplement politique : elle est existentielle. Dans les quartiers populaires comme dans les zones rurales, le pays est exsangue. La misère s’aggrave, les gangs étendent leur territoire, et l’exode se poursuit. Le peuple haïtien n’a plus le luxe d’attendre.
Tant que l’on continuera à donner une tribune et une légitimité politique aux anciens artisans de l’instabilité, tant que les puissances étrangères appuieront des arrangements de façade, Haïti demeurera en état d’agonie prolongée. Pour sortir de ce cercle infernal, une seule voie est envisageable : celle d’une refondation sans les fossoyeurs de la nation.



