Organiser des élections alors que les gangs contrôlent des pans entiers du territoire, que la police est affaiblie et que la population vit sous la menace quotidienne, c’est courir le risque d’un scrutin contesté et d’une nouvelle spirale d’illégitimité. Le mandat du Conseil présidentiel de transition (CPT) arrive à échéance le 7 février 2026 : pousser pour une autre transition serait pour beaucoup la garantie d’un chaos renouvelé.
Par la rédaction — Haitiens.org
À six mois de l’échéance annoncée pour le départ du Conseil présidentiel de transition (CPT) — fixée au 7 février 2026 — la perspective d’élections libres, sûres et crédibles paraît aujourd’hui plus qu’incertaine. Le principal obstacle n’est pas technique : c’est la sécurité. Tant que les gangs restent armés et maîtres de larges territoires, la tenue d’un scrutin national risquera d’être tronquée, partielle, ou tout simplement mise en scène.
Les récents bilans et analyses internationaux sont formels : l’escalade des violences de groupe et la multiplication des zones non contrôlées fragilisent toute tentative d’organisation électorale digne de ce nom. Dans ce contexte, annoncer un calendrier sans plan sérieux de désarmement, de sécurisation des bureaux de vote et de protection des électeurs relève de la promesse dangereuse.
Pourquoi un scrutin maintenant serait douteux
- L’insécurité empêche l’accès au vote.
Des quartiers entiers de Port-au-Prince et plusieurs départements restent coupés, parfois depuis des mois, des services de l’État. Imposer une élection dans ces conditions, c’est produire des résultats partiels, facilement contestables, et ouvrir la voie à une nouvelle crise de légitimité. - La police et la justice sont défaillantes.
Sans institutions républicaines opérationnelles — police formée, magistrature protégée — garantir la libre expression du vote et le dépouillement sécurisé relève de la gageure. L’expérience montre que l’absence d’appareils d’État fiables alimente la fraude, la pression et l’intimidation. - Le fichier électoral et la logistique sont vulnérables.
Le carnet d’électeurs, la distribution matérielle des bureaux et la communication d’un calendrier clair sont des étapes faciles à perturber par des groupes armés cherchant à maximaliser leur influence locale. Sans contrôle effectif du territoire, la logistique électorale devient très fragile.
Le risque d’une transition sans fin
Le CPT devait — sur le papier — céder la place à des institutions élues. La réalité montre que chaque transition devient un réflexe de maintien au pouvoir : prolongations, reports, dépenses publiques sans résultats tangibles, voyages diplomatiques coûteux et, parfois, décisions prises sans large consultation citoyenne. Les conséquences sont connues : épuisement de la population, perte de confiance et appétit pour des solutions extrêmes.
Répéter la mécanique d’une « nouvelle transition » sans conditions claires ni calendrier contraignant reviendrait à répéter les erreurs : on entretiendrait le jeu du chaos et l’élite en place profiterait d’un statu quo prolongé. Pour éviter cela, des pressions nationales et internationales doivent s’exercer maintenant pour empêcher toute tentative d’extension arbitraire du pouvoir transitoire. (Miami Herald)
Quelles conditions pour des élections crédibles ?
Pour que le peuple haïtien élise réellement ses représentants (pour la première fois depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse), il faut d’abord remplir plusieurs conditions minimales :
- Désarmement et démantèlement des groupes armés : opération prioritaire et concertée, avec calendrier public et missions de vérification. Sans cela, les bureaux de vote ne seront pas sûrs.
- Refonte et protection des forces de sécurité : recrutement, formation, audits indépendants et mécanismes de reddition de comptes pour garantir une police loyale à la nation.
- Protection des électeurs et des candidats : dispositifs concrets (zones rouges à sécuriser, corridors humanitaires) et protection rapprochée pour observateurs, journalistes et candidats menacés.
- Calendrier contraignant et transparent : publication d’un calendrier électoral réaliste (inscriptions, campagnes, scrutins) assorti de jalons vérifiables par des observateurs indépendants.
- Appui international calibré : assistance technique, logistique et, si nécessaire, mécanismes de vérification constitués d’organisations régionales (CARICOM, OEA) et d’observateurs internationaux. (Canning House)
Pressions à exercer — qui et comment
La société civile doit doubler ses efforts : mobilisations légales, campagnes d’opinion, et coalition avec la diaspora pour exiger un calendrier crédible. Les partenaires internationaux — États, banques, organisations régionales — peuvent conditionner leur soutien à des étapes concrètes (désarmement, réforme policière, protection judiciaire). Enfin, les médias indépendants doivent continuer de documenter les menaces et les manœuvres pour empêcher toute légalisation du statu quo.
Voter oui à la légitimité, non à l’illusion
Organiser des élections pour la forme, sans garanties de sécurité, sans contrôle du territoire et sans filet institutionnel, c’est condamner la nouvelle administration à naître sous le soupçon et à souffrir d’un déficit de légitimité dès le premier jour. Haïti n’a pas besoin d’une autre transition qui prolonge la crise : elle a besoin d’un plan réel, appuyé par la société civile et la communauté internationale, pour retourner aux urnes dans la dignité et la sécurité.
La tâche est immense, mais l’alternative est pire : des élus contestés, des institutions affaiblies et un pays toujours livré aux mêmes logiques de violence et de prédation. Pour que le 7 février 2026 ne soit pas seulement une date symbolique, il faut dès maintenant exiger des mesures claires — et vérifiables — pour que les Haïtiennes et Haïtiens puissent enfin choisir leurs dirigeants en toute liberté.



