Par [Amoureux de la sagesse]
Port-au-Prince, le 14 mai 2025
Alors que le pays s’enlise dans l’une des pires crises humanitaires et sécuritaires de son histoire récente, le Conseil présidentiel de transition (CPT) prévoit de dépenser entre 300 et 400 millions de gourdes pour célébrer la fête du drapeau, le 18 mai prochain. Une décision qui scandalise une partie croissante de la population haïtienne, déjà meurtrie par la faim, l’insécurité et le désespoir.
Pour beaucoup, cette dépense publique extravagante sonne comme une provocation. “On n’a pas d’eau, pas de nourriture, pas de sécurité. Mais on va avoir des fanfares et des drapeaux”, lâche amèrement Marc-Antoine, un jeune déplacé de Carrefour-Feuilles. “Ils veulent nous enterrer sous les tambours.”
Une fête nationale au goût amer
Traditionnellement, la fête du drapeau est un moment de fierté nationale, commémorant la création du bicolore haïtien en 1803. Mais cette année, la célébration risque d’avoir un goût amer pour des centaines de milliers de citoyens.
Plus de 450 000 personnes sont actuellement déplacées internes, fuyant la violence des gangs ou les opérations armées dans la capitale. Les hôpitaux manquent de médicaments. Les écoles ferment. Le chômage dépasse tous les seuils connus. Et pendant ce temps, le CPT semble déterminé à maintenir des festivités somptueuses.
“Comment justifier une telle dépense en pleine agonie collective ?”, questionne Yveline Dorval, économiste et membre d’un collectif citoyen. “C’est comme organiser une fête dans une maison en feu.”
Le CPT dans le viseur de la population
Le Conseil présidentiel de transition, mis en place pour conduire le pays vers des élections, est aujourd’hui perçu par de nombreux Haïtiens comme un organe opaque, déconnecté des réalités du terrain. Accusé de népotisme, de clientélisme, et de gestion autoritaire, il est régulièrement qualifié de “groupe de censure”, voire de “prédateur du peuple”.
“Ce conseil n’a jamais été élu. Il ne rend de comptes à personne. Il gère l’État comme un butin”, dénonce Frantz Louissaint, sociologue. “Ils ne font que prolonger l’agonie du peuple pour mieux profiter de ses dernières forces.”
Les critiques les plus virulentes vont jusqu’à accuser le CPT de vouloir, consciemment ou non, précipiter l’effondrement du pays, pour en tirer avantage. Une situation explosive qui nourrit un sentiment croissant de colère, de trahison, et parfois même, de révolte.
Un peuple au bord de la rupture
Dans les quartiers populaires comme dans les camps de déplacés, le mot “révolte” revient de plus en plus souvent. Beaucoup estiment qu’il n’y a plus rien à perdre. “Ils nous ont tout pris, même notre dignité”, confie une mère de famille de Cité Soleil, réfugiée dans une école transformée en abri. “On ne peut plus juste survivre en silence.”
Des appels à la mobilisation citoyenne circulent sur les réseaux sociaux, portés par des collectifs, des artistes, et des intellectuels en exil ou sur place. Ils réclament une refondation complète du système politique, des mécanismes de contrôle populaire, et une redistribution urgente des ressources au profit des plus vulnérables.
Vers un tournant décisif ?
L’ironie tragique d’une nation qui investit des millions pour se célébrer alors qu’elle s’écroule sous ses propres ruines n’échappe à personne. Et si la fête du drapeau, censée unir, devenait le déclencheur d’une contestation nationale ? Le 18 mai, entre les discours officiels et les parades militaires, pourrait aussi résonner une autre voix : celle d’un peuple qui refuse de mourir en silence.



