Longtemps portée par l’espoir de la diaspora haïtienne, la taxe de 1,50 dollar sur les transferts internationaux était censée financer une éducation gratuite pour tous. Mais entre programmes détournés, écoles fantômes et destructions par les gangs, les maigres avancées s’effondrent. Et l’école haïtienne, aujourd’hui, est en ruines.
Par Amoureux de la sagesse
Chaque mois, des millions d’Haïtiens vivant à l’étranger envoient de l’argent à leurs proches restés au pays. Une partie de ces transferts, 1,50 dollar par transaction, est automatiquement prélevée depuis 2011. L’objectif affiché était noble : financer une éducation gratuite et universelle pour les enfants haïtiens, via le programme PSUGO (Programme de Scolarisation Universelle Gratuite et Obligatoire).
Mais plus d’une décennie plus tard, le rêve est brisé. L’argent, collecté sans interruption pendant des années, a été aspiré dans une spirale de mauvaise gestion, de corruption et de clientélisme politique. Aujourd’hui, ce fonds est officiellement transféré au FNE (Fonds National de l’Éducation). Pourtant, sur le terrain, les écoles ferment, les enseignants ne sont pas payés, et les enfants, eux, sont abandonnés.
Des promesses, mais peu de résultats
En 2011, l’annonce du PSUGO avait suscité un rare moment d’unité nationale. Grâce à la taxe de la diaspora et à une taxe sur les appels internationaux, des centaines de milliers d’enfants devaient bénéficier d’un accès gratuit à l’école. Des écoles privées avaient été subventionnées, des établissements publics renforcés, du moins sur le papier.
Mais rapidement, des doutes ont émergé sur la transparence de la gestion des fonds. Des audits, trop rares, ont révélé des écoles “zombies”, inscrites dans les registres mais inexistantes sur le terrain, des doublons, des élèves fictifs, et des versements à des établissements liés à des proches du pouvoir. Le programme, au lieu de consolider le système public, a souvent nourri des circuits privés opaques.
« Nous avons eu des promesses, des chiffres impressionnants, mais jamais de résultats durables », confie un ancien haut fonctionnaire du ministère de l’Éducation, sous couvert d’anonymat.
Le FNE : un fonds devenu boîte noire
Depuis la fin du PSUGO, l’argent collecté continue de l’être, mais est désormais géré par le FNE. Une institution censée centraliser les efforts pour améliorer l’accès à l’éducation. Officiellement, le FNE finance la construction d’écoles, la formation d’enseignants, l’achat de matériel scolaire. Mais aucun bilan public détaillé n’est disponible. Et les interrogations se multiplient.
« Où va l’argent ? La diaspora paie encore, mais ici, sur le terrain, les écoles tombent en morceaux », déplore Marie-Claire, directrice d’une école communautaire à Carrefour.
Pire : dans plusieurs zones, les écoles construites ou rénovées grâce au FNE ont été attaquées, pillées ou détruites par des bandes armées. À Cité Soleil, Croix-des-Bouquets, Martissant, les enseignants fuient, les élèves restent chez eux, et les bâtiments abandonnés deviennent des repaires pour les gangs.
Une éducation devenue hors de portée
Alors que les fonds sont théoriquement là, le coût réel de l’éducation explose. Dans les écoles privées, souvent la seule option en l’absence d’infrastructure publique, les frais de scolarité sont devenus inabordables pour la majorité. Uniformes, livres, inscriptions : une rentrée scolaire peut représenter plus de trois mois de salaire pour une famille sans emploi fixe.
« Je dois choisir entre nourrir mes enfants ou les envoyer à l’école », témoigne Jean-Robert, père de trois enfants à Jacmel. « Je reçois 100 dollars de ma sœur à New York chaque mois. On prend 1,50, et je ne vois aucune différence ici. »
L’ironie est amère : l’argent de la diaspora, souvent envoyé au prix de sacrifices douloureux, ne parvient plus à soutenir l’éducation, tandis que le pays s’enfonce dans une crise sociale sans précédent. Le chômage touche plus de 60 % des jeunes, les enseignants désertent, et les universités ferment leurs portes les unes après les autres.
Un système au bord de l’effondrement
Haïti traverse aujourd’hui une crise éducative majeure. Sans politique claire, sans transparence, sans sécurité, le système s’effondre sur lui-même. Et l’argent qui devait être un levier pour sortir les jeunes de la pauvreté est devenu symbole d’un vaste détournement collectif.
Des appels à un audit indépendant du FNE se multiplient, notamment au sein de la diaspora, de plus en plus méfiante. Plusieurs organisations exigent que la taxe de 1,50 dollar soit suspendue tant qu’un mécanisme de reddition de comptes n’est pas mis en place.
« On ne peut pas continuer à financer un système qui ne fonctionne pas, et qui ne rend aucun compte au peuple », tranche l’économiste Kesner Pharel, dans une émission récente.
L’heure de rendre des comptes
L’argent de l’éducation n’a pas disparu par magie. Il a été détourné, dilué, ou perdu dans l’opacité d’un État incapable de protéger ses citoyens et ses enfants. Le minimum qui reste est devenu inaccessible. L’école haïtienne, censée être le socle de l’avenir du pays, est aujourd’hui un champ de ruines, matériellement et symboliquement.
La question, désormais, n’est pas seulement où est passé l’argent, mais jusqu’à quand le peuple — et sa diaspora — accepteront de payer sans voir le moindre changement ?



