Introduction
Invité de l’émission Le Point sur Radio et Télé Métropole, l’économiste Etzer Émil a livré une analyse sans concession de la situation actuelle en Haïti. À travers un diagnostic lucide, il décrit un pays en « déconstruction agressive », marqué par l’effondrement de l’État, l’emprise des gangs, la fragilité du système bancaire et la faillite de la gouvernance. Ses propos appellent à une réflexion profonde sur la refondation de l’État et sur la nécessité d’un nouveau modèle économique et social.
Contexte historique
Depuis 2018, Haïti est plongé dans une spirale de crises politiques, économiques et sécuritaires. Les mobilisations citoyennes contre la corruption (notamment autour du scandale PetroCaribe), l’effondrement institutionnel et la montée en puissance des gangs armés ont provoqué une instabilité sans précédent.
Selon Etzer Émil, les sept dernières années ont infligé au pays des destructions équivalentes, voire supérieures, aux grandes catastrophes du passé, comme le séisme de 2010. Cette perspective historique souligne la gravité du moment : la crise actuelle n’est pas seulement conjoncturelle, mais structurelle.
Analyse des propos
L’État effondré
Pour Émil, l’État haïtien est pratiquement inexistant. Il n’assure plus la sécurité, ne contrôle pas son territoire et se réduit à des arrangements politiques dictés par des acteurs étrangers. Ni le Premier ministre ni le Conseil présidentiel de transition n’ont, selon lui, de légitimité réelle, ni constitutionnelle ni populaire.
La « déconstruction agressive »
L’économiste parle d’une destruction systématique du tissu national : entreprises ruinées, familles déstabilisées, quartiers détruits. Il compare certains espaces de Port-au-Prince à des villes rasées par une bombe atomique. Le pays expulse ses forces vives, chasse ses jeunes et ses entrepreneurs, détruit ses fermes et ses petites activités.
La crise de la dette et des banques
Il insiste sur le poids insoutenable du système bancaire : les taux d’intérêt exorbitants, allant de 12 à 30 % par an, écrasent les emprunteurs. Beaucoup d’entreprises et de familles, déjà ruinées par l’insécurité, sombrent dans le surendettement, la faillite et parfois le désespoir. Certains cas de suicides liés aux pressions bancaires sont mentionnés.
Une gouvernance bloquée
Émil critique un État paralysé par une administration lourde et inefficace, incapable de débloquer les fonds publics à temps pour l’investissement. Les procédures complexes et la corruption transforment chaque démarche en obstacle, décourageant l’initiative privée. Les transitions politiques successives ne font qu’entretenir l’immobilisme, car leurs dirigeants survivent grâce au vide institutionnel plutôt qu’en produisant des résultats.
La nécessité de refonder l’État
Pour lui, la priorité absolue n’est pas seulement économique ou éducative, mais politique et institutionnelle : reconstruire un État légitime, doté de moyens financiers, de capacité de gouvernance et d’une administration efficace. Sans refondation de l’État, aucune politique de développement n’est possible.
Un nouveau modèle économique
L’économiste appelle à bâtir une « économie d’opportunités » : une économie ouverte, inclusive, fondée sur la production locale, le soutien aux petites entreprises et un meilleur rapport entre l’État et le secteur privé. Il dénonce l’actuel modèle dominé par les monopoles et les rentes, qui produit davantage de pauvreté et d’inégalités que de richesses.
Points d’incertitude
- Les pistes avancées par Émil (réformes institutionnelles, refondation de l’État, redéfinition des rapports public-privé) restent générales : aucune feuille de route concrète n’est exposée.
- Sa critique de la communauté internationale reste nuancée : il appelle à une négociation souveraine, mais reconnaît que Haïti ne peut se permettre une confrontation frontale.
- L’ampleur des réformes nécessaires est telle que leur faisabilité à court terme demeure incertaine.
Implications pour l’avenir
Les propos d’Etzer Émil soulignent trois défis majeurs :
- Reconstruire un État légitime et fonctionnel, capable d’assurer la sécurité et de garantir un minimum de services publics.
- Réformer l’administration publique et le système bancaire, afin de libérer les énergies productives au lieu de les étouffer.
- Inventer une économie inclusive, tournée vers les opportunités, rompant avec les logiques de monopoles et de dépendance.
Sans un tel virage, Haïti restera pris dans une spirale de déconstruction, où chaque crise nourrit la suivante et où la société s’enfonce dans la résignation.
Conclusion
L’interview d’Etzer Émil dans Le Point trace le portrait d’un pays en ruine institutionnelle et sociale. Son constat est sévère : Haïti vit aujourd’hui une destruction interne plus grave que certaines catastrophes naturelles passées.
Mais il ouvre aussi une perspective : celle d’une refondation politique et d’une réorientation économique. Reste à savoir si la classe dirigeante, prisonnière de ses intérêts immédiats, acceptera d’engager cette transformation.
À défaut, la « déconstruction agressive » qu’il décrit risque de se poursuivre, condamnant encore davantage le pays à l’instabilité et à l’exode de ses forces vives.



