Par Amoureux de la sagesse
Ce jeudi 21 mai 2026 — Alors que des familles entières fuient sous les rafales, que des enfants dorment dans des écoles transformées en camps de déplacés et que des quartiers entiers sombrent dans l’abandon absolu, certaines banques continuent, elles, d’ouvrir leurs portes au cœur même des territoires contrôlés par les gangs. Une réalité brutale qui scandalise une population épuisée, humiliée et trahie par ceux qui prétendent faire tourner l’économie nationale.
Dans les zones où l’État haïtien a disparu depuis longtemps, là où la police ne s’aventure presque plus sans blindés, où les tribunaux sont paralysés et où les citoyens vivent sous la dictature des armes automatiques, les institutions bancaires semblent pourtant bénéficier d’un étrange privilège : celui de fonctionner malgré l’enfer.
Comment expliquer qu’un simple marchand ambulant soit racketté, qu’un chauffeur de tap-tap soit kidnappé, qu’une mère de famille soit forcée d’abandonner sa maison incendiée, mais que des succursales bancaires continuent d’opérer dans ces mêmes territoires ? La question empoisonne désormais l’opinion publique.
À Carrefour, à Martissant, dans certaines zones de Croix-des-Bouquets ou de la Plaine du Cul-de-Sac, des habitants dénoncent une situation qu’ils considèrent comme moralement obscène. Pendant que le peuple enterre ses morts dans l’indifférence générale, les coffres-forts, eux, continuent de respirer. Comme si l’argent avait plus de valeur que la vie humaine.
Pour beaucoup d’Haïtiens, cette continuité bancaire dans les zones de non-droit dépasse le simple cadre économique. Elle devient le symbole d’un système à deux vitesses : un pays abandonné pour les pauvres, mais encore fonctionnel pour les intérêts financiers.
Les banques se réfugient souvent derrière l’argument de la « continuité des services » et de la nécessité de permettre aux clients d’accéder à leur argent. Mais sur le terrain, ces justifications peinent à convaincre une population meurtrie qui voit surtout des institutions capables de négocier leur survie là où les citoyens ordinaires sont livrés à eux-mêmes.
Car dans un pays où même les ambulances hésitent à pénétrer certains quartiers, comment croire qu’aucune forme d’arrangement, de tolérance ou de pacte tacite n’existe pour permettre à certaines activités économiques de continuer ? Officiellement, aucune preuve ne permet d’affirmer une complicité directe. Mais le silence des autorités, l’absence totale d’enquête publique et l’opacité entourant ces opérations nourrissent une colère de plus en plus profonde.
Ce mutisme devient assourdissant.
Pendant que les déplacés s’entassent dans des conditions inhumaines, pendant que des milliers de jeunes sombrent dans la faim, la peur ou l’exil, les grandes institutions financières continuent d’afficher leurs services, leurs distributeurs et leurs opérations comme si le pays n’était pas en train de se consumer sous les flammes de la violence armée.
Le plus révoltant, pour de nombreux citoyens, reste peut-être l’absence de compassion visible. Rarement les banques prennent publiquement position sur les massacres, les villages incendiés ou les familles décimées. Rarement elles apparaissent aux côtés des victimes. En revanche, elles semblent toujours trouver les moyens nécessaires pour préserver les circuits financiers dans les zones les plus dangereuses du pays.
Cette image d’institutions froides, silencieuses et protégées au milieu d’une nation en ruines alimente aujourd’hui un sentiment de trahison collective.
Dans les rues de Port-au-Prince, certains parlent désormais d’une « économie du chaos », où la souffrance populaire devient presque secondaire face à la nécessité de maintenir les flux financiers. Une accusation grave, certes, mais qui traduit le niveau de désespoir atteint par une population qui ne comprend plus pourquoi tout s’effondre autour d’elle… sauf l’argent.
Et pendant que les puissants sécurisent leurs transactions derrière des murs blindés, le peuple haïtien, lui, continue de compter ses morts dans un pays où la misère semble ne plus scandaliser personne.



