Par [Amoureux de la sagesse]
Alors que la nation haïtienne ploie sous le poids de l’insécurité, de la misère et de l’instabilité politique chronique, l’annonce d’élections sous l’égide d’Alix Didier Fils-Aimé suscite une vague de scepticisme, voire d’indignation, au sein de larges franges de la population. Présenté comme un acteur de consensus, Fils-Aimé est pourtant perçu par beaucoup comme le prolongement direct d’un secteur privé historiquement accusé d’avoir confisqué la démocratie haïtienne à son profit.
Le masque démocratique d’un pouvoir économique enraciné
Alix Didier Fils-Aimé n’est pas un inconnu. Ancien président de la Chambre de commerce et d’industrie d’Haïti, proche de plusieurs grands groupes économiques, il incarne pour ses détracteurs l’archétype du technocrate coopté, façonné pour servir les intérêts d’une élite économique repliée sur elle-même.
« Ce n’est pas un Premier ministre du peuple, c’est un gestionnaire du système », dénonce un militant associatif de Carrefour, sous couvert d’anonymat. « Le secteur privé organise la souffrance de ce pays depuis des décennies. Mettre un de ses hommes de confiance à la tête du gouvernement, c’est prolonger la douleur du peuple. »
Des élections sous haute suspicion
Dans les quartiers populaires de Port-au-Prince comme dans les zones rurales, le mot « élections » ne suscite plus l’espoir, mais la méfiance. Pour beaucoup, un scrutin organisé dans un contexte d’insécurité généralisée, sans réforme institutionnelle profonde, ne serait rien d’autre qu’un rituel vidé de son sens.
« Les élections avec Fils-Aimé à la tête, ce serait comme jouer un match dont le score est déjà écrit », explique une professeure de lycée à Saint-Marc. « Le peuple n’a plus confiance. Il sait que ses voix seront manipulées pour valider un ordre politique établi qui l’exclut. »
Plus grave encore, plusieurs sources dans la société civile évoquent déjà la préparation d’un appareil électoral opaque, contrôlé par des réseaux d’intérêts privés, et appuyé par certains partenaires internationaux trop pressés de stabiliser le pays à n’importe quel prix.
L’insécurité : le bouclier de l’impunité
Pendant ce temps, la violence gangrénée continue de ravager le pays. Des quartiers entiers vivent sous la coupe réglée d’hommes armés, pendant que les services de base s’effondrent. À Cité Soleil, Martissant, Croix-des-Bouquets, les témoignages de familles déplacées, de femmes violées, d’enfants arrachés à l’école se multiplient. Et aucune réponse concrète ne semble émerger de la part de l’État.
« L’insécurité est devenue un instrument de contrôle politique », estime un sociologue de l’Université d’État d’Haïti. « Elle justifie l’inaction, elle effraie les mobilisations, elle permet de garder les populations dans une sorte de paralysie sociale. »
Fils-Aimé, en tant que nouveau chef de gouvernement, n’a pour l’instant présenté aucun plan d’urgence crédible pour faire face à cette crise sécuritaire. Son silence est perçu comme une forme d’indifférence, ou pire, de complicité.
Un peuple pris en otage
L’espoir, pourtant, persiste. Dans les rues, sur les réseaux sociaux, dans les églises, les lycées, les campagnes, les voix s’élèvent. Pas pour revendiquer des élections en soi, mais pour exiger une refondation. Une transition qui ne soit pas dictée par les calculs du secteur privé ou les impératifs diplomatiques, mais portée par les aspirations profondes de la majorité silencieuse.
« On ne veut pas d’élections truquées. On veut la justice. On veut la sécurité. On veut vivre dignement », résume une mère de famille de Jacmel. « Le reste, c’est de la poudre aux yeux. »
Tant que ces exigences resteront ignorées, organiser des élections sous la houlette d’un Premier ministre déjà soupçonné de collusion avec des intérêts économiques puissants risque de renforcer le cynisme, d’avaliser le statu quo, et de prolonger, encore et encore, la souffrance d’un peuple qui n’en peut plus d’attendre.



