Par la rédaction Haitiens.org
Alors que le mot « élection » revient timidement dans les discours officiels et diplomatiques, une question dérangeante s’impose : à quelles élections peut-on véritablement s’attendre en Haïti, dans un pays où l’État a déserté le terrain, où les armes ont remplacé les bulletins de vote, et où les routes sont devenues des pièges mortels ?
Au-delà des slogans, des calendriers proposés et des bonnes intentions affichées par la communauté internationale, la réalité quotidienne de millions d’Haïtiens semble cruellement éloignée de tout projet électoral crédible.
Un pays fragmenté, inaccessible, oublié
Comment parler d’élections nationales quand les routes qui relient les départements du Grand Sud à la capitale sont bloquées depuis des mois ? Les rares camions qui s’aventurent entre Les Cayes et Port-au-Prince doivent affronter des zones de non-droit, des points de contrôle tenus par des gangs lourdement armés, et des routes défoncées qui témoignent de décennies de négligence.
Pendant ce temps, les produits des paysans pourrissent dans les camions ou sur les étals des marchés ruraux, faute de pouvoir circuler librement. Les cultivateurs, découragés, n’osent plus labourer. Et dans les villes, les prix explosent, l’inflation galopante frappant de plein fouet une population déjà exsangue.
Le pays réel contre le pays officiel
Le contraste est brutal. Tandis que les plus pauvres s’enfoncent dans la misère, ce sont les oligarques les mieux connectés au pouvoir – souvent accusés de corruption – qui continuent à faire voler leurs hélicoptères, naviguer leurs yachts, et circuler dans leurs SUV blindés. Certains disposent même d’aviations privées pour acheminer hommes, cargaisons ou devises, contournant sans peine les routes bloquées et les postes de contrôle improvisés.
Ce pays à deux vitesses est devenu la norme. L’élite voyage par les airs, pendant que le peuple patauge dans les ravines.
Des dirigeants complices ou impuissants ?
Face à cette réalité, le silence ou l’ambiguïté des autorités de transition inquiète. À plusieurs reprises, des responsables politiques ont été vus en train de négocier – ou de fraterniser – avec des chefs de gangs, souvent recherchés pour crimes graves. Les vidéos circulent, les rumeurs persistent, mais rien ne change.
Pendant ce temps, les pillages de fonds publics se poursuivent, les contrats opaques s’enchaînent, et les annonces de “feuilles de route pour la sécurité” se succèdent sans effet sur le terrain.
Peut-on réellement organiser une élection libre, transparente et inclusive, quand certains quartiers de la capitale sont entièrement contrôlés par des groupes armés ? Quand les citoyens déplacés par la violence n’ont même plus de maison à laquelle retourner, encore moins d’adresse pour voter ?
Une démocratie qui ne dit plus son nom
À ce stade, parler d’élections sans aborder la reconstruction des institutions, la sécurité des routes, la libre circulation des biens et des personnes, et le désarmement des groupes armés revient à nourrir une illusion dangereuse. Le peuple haïtien, épuisé, désillusionné, ne demande pas un rituel électoral vide, mais un changement réel, profond, tangible.
Car voter, dans un pays en ruines, où l’espoir est un luxe et la survie un combat quotidien, ne suffit plus. Ce que réclament les Haïtiens aujourd’hui, ce n’est pas seulement une élection. C’est une République. Une vraie.
Quand l’urgence supplante l’agenda électoral
Tant que les déplacés ne peuvent pas regagner leur demeure, que les familles fuient les tirs au lieu de faire la queue devant un bureau de vote, que les routes restent aux mains des gangs et que les campagnes sont abandonnées, toute élection risque d’être perçue comme un simulacre – voire une provocation.
Avant de demander aux Haïtiens de voter, il faut leur redonner une nation.



