Alors que des vidéos troublantes circulent sur les réseaux sociaux montrant ce qui serait une usine de stupéfiants et des restes humains attribués à l’homme d’affaires André Apaid Jr, les autorités haïtiennes gardent un silence pesant. Le Réseau haïtien des journalistes anti-corruption (RHAJAC) dénonce une complicité tacite de l’État et exige l’ouverture immédiate d’une enquête indépendante. Ce scandale met à nu, une fois encore, la fragilité des institutions et le poids de l’impunité dans un pays à genoux.
Port-au-Prince, 11 novembre 2025 —
L’affaire secoue l’opinion publique haïtienne depuis plusieurs jours. Des vidéos devenues virales montrent des images d’une prétendue usine de production de marijuana et de cocaïne, ainsi que des restes humains, prétendument liés à l’homme d’affaires et oligarque haïtien André “Andy” Apaid Jr. Si l’authenticité de ces images reste à confirmer, leur contenu, d’une gravité extrême, alimente un débat national sur la corruption, le crime organisé et le silence complice des autorités.
Le Réseau haïtien des journalistes anti-corruption (RHAJAC) a réagi par une note de presse indignée, dénonçant non seulement les faits allégués, mais surtout l’inaction des institutions chargées de faire respecter la loi.
« Ni la DCPJ, ni la CONALD, ni le ministère de la Justice ne se sont encore prononcés », souligne la note.
Un mutisme qui, selon le RHAJAC, mine la crédibilité de l’État et alimente la perception d’un système à deux vitesses : l’un pour les puissants, l’autre pour les sans-voix.
Quand le silence devient complicité
En Haïti, la lutte contre le narcotrafic et le blanchiment d’argent est souvent proclamée mais rarement appliquée. Les institutions chargées de cette mission souffrent d’un manque chronique d’indépendance et de moyens, mais aussi, selon plusieurs observateurs, d’une infiltration par les réseaux de pouvoir et de l’argent sale.
Face à cette inertie, le RHAJAC dénonce « un silence complice » et appelle à l’ouverture d’une enquête judiciaire indépendante et transparente. Le réseau réclame également une coopération internationale accrue, notamment avec les partenaires qui combattent le crime transnational et les flux financiers illicites.
Les dessous d’un conflit explosif
Selon les premiers éléments recueillis par le RHAJAC, le dossier pourrait être encore plus explosif qu’il n’y paraît.
Une source proche du réseau évoque un chantage orchestré par le chef de gang Wilson Joseph, alias “Lanmò San Jou”, figure tristement célèbre du gang 400 Mawozo.
Ce dernier aurait réclamé une hausse de financement à Apaid Jr, sous la menace de divulguer des vidéos compromettantes. Le refus de l’oligarque aurait conduit, le 7 novembre dernier, à une attaque armée menée par les hommes du gang, qui aurait perdu plusieurs membres dans la riposte.
Deux jours plus tard, une vidéo de chantage public montre Lanmò San Jou menaçant Apaid et lui donnant un ultimatum de 48 heures. Les images d’usines suspectes et de restes humains ont ensuite inondé les réseaux sociaux — une opération qui mêle règlement de comptes, chantage et crimes potentiels, sur fond d’intérêts économiques et politiques.
Des antécédents lourds
Le nom d’André Apaid Jr n’en est pas à sa première controverse. En juin 2023, il figurait déjà sur la liste des sanctions du gouvernement canadien, aux côtés de plusieurs chefs de gangs notoires, dont Wilson Joseph, Innocent Vitelhomme et Johnson André « Izo », pour violations graves des droits humains et soutien présumé aux groupes armés.
Ces sanctions, à l’époque, avaient mis en lumière le nexus entre le secteur privé, la criminalité organisée et la politique. Deux ans plus tard, la situation semble s’être aggravée : la frontière entre les élites économiques et les réseaux criminels paraît plus floue que jamais.
Le prix du silence
Pour de nombreux observateurs, cette affaire illustre la dérive d’un État paralysé, où la peur, la corruption et les complicités neutralisent toute velléité de justice.
Le mutisme de M. Apaid Jr lui-même alimente cette impression. L’homme d’affaires, pourtant prompt à défendre son image dans le passé, n’a fait aucune déclaration publique depuis la diffusion des vidéos.
Pendant ce temps, les réseaux sociaux bouillonnent, les rumeurs s’enchaînent, et les institutions gardent le silence.
« Haïti ne peut plus être un refuge pour les intouchables », insiste le RHAJAC dans sa note, appelant journalistes, citoyens et défenseurs des droits humains à rester vigilants et solidaires.
Une justice à reconquérir
Au-delà de l’affaire Apaid, ce scandale met une fois encore en lumière la faillite morale et institutionnelle de l’État haïtien. Le pays, déjà asphyxié par l’insécurité et la misère, ne peut se permettre de continuer à protéger ceux qui nourrissent le chaos.
Car le vrai drame d’Haïti, ce ne sont pas seulement les crimes qu’on y commet, mais le silence qui les entoure.
Et tant que ce silence persistera, aucune réforme, aucune élection, aucune promesse de redressement ne pourra tenir.
Cette affaire, si elle n’est pas élucidée avec transparence, risque d’achever ce qui reste de confiance entre le peuple haïtien et ses institutions.
Le RHAJAC a dit son mot, la société civile attend des actes.
À présent, c’est à l’État haïtien de parler — ou de trahir encore.



