À mesure que la transition politique s’enlise, la colère et l’incompréhension gagnent une population déjà éprouvée. Les révélations du défenseur des droits humains Pierre Espérance sur les avantages financiers que s’apprêteraient à recevoir les membres du Conseil présidentiel de transition ravivent un profond malaise : en Haïti, l’échec politique semble une fois de plus récompensé, tandis que l’impunité demeure la règle.
Alors que le pays s’enfonce dans une crise multidimensionnelle — sécuritaire, institutionnelle et sociale — les propos récents de Pierre Espérance, directeur exécutif du Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), font l’effet d’un électrochoc. Selon lui, le Conseil présidentiel de transition (CPT) incarnerait « la transition la plus corrompue » que le pays ait connue.
En cause : la perspective, évoquée publiquement, qu’à la fin de leur mandat prévue pour février 2026, les neuf membres du CPT bénéficient d’indemnités de l’État estimées entre 500 000 et 600 000 dollars américains, présentées comme des compensations pour « services rendus ».
Une transition au bilan lourdement contesté
Ces déclarations interviennent dans un contexte où le bilan de la transition est largement critiqué par une partie de la société civile. Loin des promesses initiales de redressement, plusieurs observateurs pointent :
- la poursuite de l’expansion des gangs armés, avec la perte de pans entiers du territoire national ;
- l’affaiblissement continu des institutions publiques ;
- un climat marqué par l’impunité, sans poursuites judiciaires significatives contre des responsables soupçonnés de corruption ou de collusion avec des groupes criminels.
Pour de nombreux citoyens, la question n’est plus seulement celle de l’échec, mais celle de son coût — un coût assumé par une population déjà accablée par l’insécurité, la vie chère et l’absence de services publics de base.
Gaspillages, voyages et projets avortés
La colère populaire s’alimente également de ce qui est perçu comme un gaspillage massif des ressources publiques. Sont notamment évoqués :
- des voyages officiels à l’étranger, jugés sans retombées concrètes pour le pays ;
- des millions de gourdes engagées dans des projets institutionnels avortés, dont le processus de référendum constitutionnel, amorcé puis annulé sans résultats tangibles ;
- des remaniements politiques coûteux, sans impact visible sur la gouvernance ou la sécurité.
Dans un pays où une majorité de la population lutte pour sa survie quotidienne, ces dépenses contrastent violemment avec la réalité sociale.
Entre indignation et sentiment d’abandon
Sur les réseaux sociaux comme dans les quartiers populaires, le sentiment dominant est celui d’un abandon de l’État. Pour beaucoup d’Haïtiens, l’idée que des dirigeants de transition puissent quitter la scène politique avec d’importantes indemnités, sans reddition de comptes, est vécue comme une trahison morale.
« Même pour les échecs, on paie », résume un habitant de Port-au-Prince, amer. Une phrase qui traduit une perception largement partagée : en Haïti, la responsabilité politique semble rarement suivie de sanctions, encore moins de poursuites judiciaires.
Une question centrale : la reddition de comptes
Au-delà de la polémique, les déclarations de Pierre Espérance posent une question fondamentale : quelle place pour la reddition de comptes dans la gouvernance haïtienne ?
Sans mécanismes clairs de contrôle, sans enquêtes indépendantes sur la gestion des fonds publics et sans poursuites en cas de corruption avérée, chaque transition risque de reproduire les mêmes dérives.
Pour une population épuisée par des décennies de promesses non tenues, l’enjeu n’est plus seulement politique. Il est existentiel. Car à force de transitions sans résultats, c’est la confiance même dans l’idée d’un État au service du bien commun qui s’effrite.



