Alors que l’échéance du 7 février 2026, marquant la fin de la période de transition en Haïti, se rapproche inexorablement, l’ancien président de la transition post-Martelly, Jocelerme Privert, s’est prononcé en faveur d’un sursaut national en vue de la tenue d’élections avant cette date butoir. Selon lui, il est impératif que les autorités en place enclenchent, dès à présent, le processus électoral.
Un appel qui, en d’autres circonstances, aurait pu paraître naturel et salutaire. Mais dans l’état actuel du pays, où la gouvernance est paralysée, où l’insécurité a érigé des frontières invisibles et où les institutions sont profondément discréditées, les propos de M. Privert soulèvent plus d’interrogations que d’espoirs.
Un appel qui suscite la controverse
L’ancien chef d’État de transition, dont le nom a autrefois été cité dans des affaires de corruption et qui avait fait l’objet d’un avis de recherche selon certaines sources, revient aujourd’hui sur le devant de la scène politique avec un message d’unité et de responsabilité démocratique. Mais ce message trouve peu d’écho dans une société où la confiance envers la classe politique est au plus bas.
Le Conseil présidentiel de transition (CPT), censé rétablir un minimum d’ordre institutionnel et poser les bases d’élections crédibles, est lui-même sous le feu des critiques. Accusé de corruption, d’inefficacité et de clientélisme, le CPT peine à convaincre, même dans les cercles diplomatiques les plus conciliants.
Un gouvernement dépassé par la réalité
Sur le terrain, la situation est alarmante. Une grande partie du territoire national est aujourd’hui sous le contrôle de gangs lourdement armés. Les autorités centrales n’ont ni la capacité de sécuriser la capitale, ni celle d’ouvrir les axes routiers stratégiques comme la Nationale #1. Plus grave encore, l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti (HUEH), principal centre hospitalier du pays, reste fermé depuis des mois, victime de l’instabilité persistante et de l’incurie administrative.
Dans ce contexte, la question se pose : quel type d’élections peut-on réellement organiser dans un pays où l’État a perdu le monopole de la force, où l’administration est moribonde, et où les citoyens vivent dans la peur quotidienne ?
Élections dans quelles conditions ?
Appeler à des élections sans poser clairement les conditions de sécurité, de transparence, de logistique et de légitimité revient à nourrir l’illusion d’un processus démocratique, là où tout indique l’effondrement d’un État de droit. À quoi bon convoquer les urnes si les électeurs ne peuvent se déplacer, si les bureaux de vote ne peuvent être protégés, et si les résultats sont d’emblée contestés ?
La classe politique haïtienne semble parfois faire abstraction de cette réalité de terrain, préférant le langage des postures à celui des actions concrètes. Pourtant, la question n’est pas de savoir si Haïti a besoin d’élections — cela est une évidence. La vraie interrogation est de savoir comment créer les conditions minimales pour qu’elles aient un sens, une portée, une légitimité.
Une société en quête de repères
Dans les rues de Port-au-Prince et des grandes villes du pays, la lassitude est palpable. L’appel de Jocelerme Privert peut être perçu comme une tentative de redonner un souffle civique à une population qui n’en peut plus, mais aussi comme un énième discours venu d’en haut, déconnecté des urgences quotidiennes.
Il ne suffit plus d’invoquer le calendrier électoral. Il faut restaurer la sécurité, reconstruire les institutions, recréer la confiance. Sinon, les élections tant réclamées ne feront qu’aggraver le désordre existant, renforçant la perception que la démocratie haïtienne n’est qu’un mot vidé de sa substance.



