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Depuis plusieurs années, la politique de sanctions des États-Unis à l’égard de dirigeants haïtiens alimente une profonde incompréhension au sein de l’opinion publique. Deux noms cristallisent particulièrement les interrogations : l’ancien président Michel Martelly et l’ancien Premier ministre Laurent Lamothe. Tous deux ont été sanctionnés par Washington, mais leur traitement diffère radicalement. Pour beaucoup d’Haïtiens, cette différence soulève une question centrale : s’agit-il d’une justice sélective, dictée par des considérations politiques plus larges ?
Des sanctions, mais pas les mêmes conséquences
Le 17 août 2023, le Département d’État américain annonçait des sanctions contre Michel Martelly, l’accusant de corruption et de liens avec des réseaux criminels contribuant à la déstabilisation d’Haïti. Quelques mois plus tard, le 10 janvier 2024, Laurent Lamothe était à son tour sanctionné pour des faits similaires.
Sur le papier, les deux mesures semblent comparables. Dans les faits, elles ne le sont pas.
Laurent Lamothe s’est vu interdire l’entrée sur le territoire américain, une décision lourde de conséquences personnelles et politiques. Michel Martelly, lui, est resté aux États-Unis après l’annonce des sanctions, sans être publiquement inquiété quant à sa présence sur le sol américain. Cette situation a choqué une partie de l’opinion haïtienne, qui y voit une incohérence flagrante.
La question de la nationalité, un point sensible
L’affaire devient encore plus troublante lorsqu’on la relie à la question de la nationalité. Avant même son accession à la présidence en 2011, Michel Martelly avait publiquement déclaré posséder une autre nationalité. Or, la Constitution haïtienne de 1987, en vigueur au moment de son élection, interdisait explicitement à toute personne détenant une autre nationalité de briguer la magistrature suprême.
À l’époque, des doutes avaient été soulevés, mais rapidement balayés par les autorités électorales et par des prises de position diplomatiques. L’ambassade des États-Unis en Haïti avait alors affirmé que Michel Martelly n’était pas citoyen américain.
Aujourd’hui, une question persiste : comment expliquer qu’un homme officiellement présenté comme non américain puisse, après avoir été sanctionné, continuer à séjourner aux États-Unis sans difficulté apparente ? Cette situation alimente les soupçons et ravive le débat sur la sincérité des déclarations passées.
Protection diplomatique ou embarras politique ?
Pour de nombreux observateurs, cette différence de traitement ne peut être réduite à une simple question administrative. Elle renvoie à une réalité plus large : le rôle et la responsabilité des États-Unis dans la trajectoire politique haïtienne depuis plus d’une décennie.
Michel Martelly a longtemps été perçu comme un allié stratégique de Washington dans la région. Son arrivée au pouvoir, en 2011, s’est faite dans un contexte post-séisme où l’influence internationale sur les choix politiques haïtiens était considérable. À l’inverse, Laurent Lamothe, bien qu’issu du même cercle politique, n’a jamais bénéficié du même capital symbolique ni des mêmes réseaux.
Dès lors, certains se demandent si maintenir Michel Martelly sur le territoire américain ne vise pas à éviter un aveu gênant : celui d’une tolérance, voire d’une complaisance passée, qui impliquerait indirectement des acteurs diplomatiques américains. Reconnaître aujourd’hui certaines vérités reviendrait à admettre une part de responsabilité dans la crise haïtienne actuelle.
Une perception d’ingérence persistante
Au-delà des personnes, c’est la logique même des sanctions qui est interrogée. Pourquoi sanctionner sans poursuites judiciaires internationales claires ? Pourquoi appliquer des mesures différentes à des acteurs issus d’un même système politique ? Et surtout, pourquoi ces décisions semblent-elles souvent intervenir après que les dégâts ont été causés ?
Pour une grande partie de la population haïtienne, ces sanctions tardives apparaissent moins comme un acte de justice que comme un outil de gestion politique. Elles donnent le sentiment que certains dirigeants sont protégés, tant qu’ils servent des intérêts géopolitiques, puis abandonnés lorsque le contexte change.
Une vérité qui dérange
La question posée aujourd’hui dans les rues de Port-au-Prince, sur les ondes et sur les réseaux sociaux est simple, mais dérangeante : les États-Unis cherchent-ils à éviter de révéler publiquement l’étendue de leur implication dans la gouvernance haïtienne des années 2010 ?
Si tel est le cas, le maintien de Michel Martelly sur le territoire américain malgré les sanctions serait moins une faveur personnelle qu’un moyen de contenir un scandale diplomatique plus large.
Haïti face au besoin de clarté
Ce débat dépasse les figures de Martelly et Lamothe. Il touche à la souveraineté, à la crédibilité des partenaires internationaux et au droit du peuple haïtien à la vérité.
Tant que ces zones d’ombre ne seront pas levées, les sanctions, aussi spectaculaires soient-elles, continueront d’être perçues comme sélectives, insuffisantes et politiquement orientées.
Et une question continuera de hanter la conscience nationale :
les puissants sont-ils réellement sanctionnés pour ce qu’ils ont fait à Haïti, ou seulement pour ce qu’il est devenu impossible de cacher ?



