Au cours des dix dernières années, une image revient avec insistance dans les conversations de parents, d’enseignants et d’universitaires : celle d’une jeunesse haïtienne déboussolée, tentée par l’exil, happée par les réseaux sociaux, parfois en rupture avec l’idéal patriotique qui a longtemps nourri l’imaginaire collectif.
Mais derrière les jugements rapides, une question s’impose : cette jeunesse est-elle réellement « perdue », ou est-elle le produit d’un environnement politique, économique et institutionnel qui l’a progressivement privée d’horizon ?
Dix ans de turbulences
Depuis 2016, date d’investiture du président Jovenel Moïse (7 février 2017), Haïti a traversé une succession de crises : contestations autour du dossier PetroCaribe en 2018, mouvements « peyi lòk » paralysant l’économie en 2019, assassinat du chef de l’État le 7 juillet 2021, absence d’élections depuis janvier 2020, explosion des gangs armés dans l’aire métropolitaine.
Ces secousses ont façonné une génération qui a grandi dans l’instabilité. L’école fermée pendant des mois à cause des manifestations, puis de l’insécurité ; des universités interrompant leurs sessions ; des entreprises réduisant leurs effectifs ; des familles vivant au rythme des pénuries de carburant.
En 2024, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) estimait que des centaines de milliers de personnes étaient déplacées internes, dont une part importante de jeunes. Comment construire un projet de vie quand on ne sait pas si son quartier sera attaqué demain ?
Le rêve ailleurs
Dans les quartiers populaires de Port-au-Prince, des Cayes ou du Cap-Haïtien, le mot qui revient est « viza ». Les conversations tournent autour du Chili, du Brésil, du Canada, des États-Unis, des îles des Caraïbes.
L’exode n’est pas nouveau dans l’histoire haïtienne. Mais il s’est intensifié ces dernières années. Après 2010, puis à nouveau après 2021, des milliers de jeunes ont pris la route de l’Amérique du Sud avant de tenter la traversée vers le nord. Beaucoup ont connu les camps à la frontière américano-mexicaine en 2021 et 2022.
Ce départ massif est souvent interprété comme un manque de patriotisme. Pourtant, pour nombre d’entre eux, il s’agit moins d’un rejet d’Haïti que d’un instinct de survie. « On ne fuit pas son pays par plaisir », confie un étudiant en sciences administratives qui prépare son dossier pour le Canada. « On part parce qu’on ne voit aucune perspective. »
Réseaux sociaux : vitrine ou refuge ?
TikTok, Instagram, Facebook : les réseaux sociaux sont devenus l’espace d’expression privilégié d’une partie de la jeunesse. Dans un pays où le chômage des jeunes dépasse 50 % selon des estimations de la Banque mondiale, les plateformes numériques apparaissent comme une échappatoire, parfois comme une source de revenus.
Mais cette visibilité a un prix. La quête de « vues » et de « likes » favorise des contenus provocateurs, des danses suggestives, une exposition du corps qui choque une société encore attachée à des normes conservatrices. Des enseignants s’inquiètent de voir des élèves reproduire ces comportements jusque dans l’enceinte scolaire.
Pourtant, réduire toute une génération à l’« immoralité » serait injuste. De jeunes créateurs utilisent ces mêmes plateformes pour promouvoir la culture haïtienne, dénoncer la corruption ou valoriser l’entrepreneuriat local. La technologie, en soi, n’est ni vertueuse ni corruptrice : elle amplifie ce que la société produit déjà.
L’école fragilisée
L’éducation, pilier traditionnel de la mobilité sociale en Haïti, traverse une crise profonde. Les fermetures répétées d’écoles en 2019 lors des mouvements « peyi lòk », puis à cause des violences des gangs à partir de 2022, ont perturbé les parcours.
Des enseignants dénoncent une baisse du niveau académique, des diplômes obtenus sans réelle maîtrise des compétences, une fatigue morale généralisée. « On fait classe, mais dans quelles conditions ? » interroge un professeur de lycée à Delmas. « Les élèves arrivent stressés, parfois traumatisés. Certains ont perdu un parent dans un enlèvement. »
Le phénomène de l’alcool et de la consommation de substances chez certains jeunes, y compris en milieu scolaire, inquiète également les responsables éducatifs. Là encore, il s’agit souvent d’un symptôme d’un malaise plus large.
Responsabilités politiques et érosion de la confiance
La défiance envers la classe dirigeante nourrit le désengagement. Depuis la fin du mandat des parlementaires en janvier 2020, Haïti fonctionne sans Parlement élu. L’assassinat de Jovenel Moïse en 2021 a plongé le pays dans une transition prolongée, aujourd’hui pilotée par le Conseil présidentiel de transition mis en place en avril 2024 avec l’appui de la Communauté des Caraïbes (CARICOM).
Des organisations de défense des droits humains ont, ces dernières années, évoqué des liens présumés entre certains acteurs politiques et des groupes armés, dont la coalition G9 dirigée par Jimmy Chérizier. Si les responsabilités individuelles restent à établir par la justice, ces soupçons ont profondément entamé la confiance des jeunes envers les institutions.
Comment croire au mérite, à l’effort, à l’ascension sociale, quand l’impunité semble régner ?
Corps exposés, dignité fragilisée
Il est vrai que certaines jeunes femmes – et parfois des jeunes hommes – se retrouvent à monnayer leur image ou leur corps pour subvenir à leurs besoins. La précarité, l’absence d’emplois formels, le coût élevé de la vie poussent à des choix difficiles.
Mais derrière ces trajectoires individuelles, il y a un système économique incapable d’absorber sa jeunesse. Blâmer uniquement les comportements sans interroger les causes structurelles reviendrait à traiter les symptômes en oubliant la maladie.
Une génération sans avenir ?
Dire que la jeunesse haïtienne est « sans rêve » serait excessif. Dans les universités, des étudiants continuent de préparer des concours, de monter des start-up, d’organiser des conférences. Des jeunes médecins travaillent dans des hôpitaux sous-équipés. Des artistes produisent, des ingénieurs innovent, souvent dans l’ombre.
Ce qui manque, ce n’est pas l’intelligence ni le potentiel. Ce qui manque, c’est un cadre stable, une vision nationale cohérente, une gouvernance qui inspire confiance.
Reconstruire l’espérance
La crise actuelle n’est pas seulement sécuritaire ou politique ; elle est morale et générationnelle. Une société qui n’offre pas de perspectives à sa jeunesse prépare sa propre fragilité future.
Investir dans l’éducation, créer des opportunités d’emploi, lutter réellement contre la corruption, restaurer l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire : ces chantiers ne sont pas abstraits. Ils conditionnent la possibilité, pour des millions de jeunes, de croire encore en Haïti.
La jeunesse n’est pas l’ennemie du pays. Elle en est le thermomètre. Si elle semble déroutée, c’est peut-être parce que la boussole nationale est cassée.
La question n’est donc pas seulement de savoir ce que devient la jeunesse haïtienne.
La vraie question est : que lui a-t-on laissé comme héritage — et que sommes-nous prêts à reconstruire pour elle ?



