Et si le peuple haïtien se levait contre l’insécurité, contre l’ingérence étrangère et contre ceux qu’une partie de l’opinion appelle désormais les « marchands du pays », avec la même énergie qu’il déploie pour le carnaval ? La question traverse les quartiers, les marchés, les radios communautaires. Elle dit la fatigue d’une nation qui danse parfois pour oublier, mais qui souffre au quotidien.
Des routes coupées, des vies suspendues
Depuis 2022, la dégradation sécuritaire a fragmenté le territoire. Les axes reliant Port-au-Prince aux départements du Sud, des Nippes et de la Grand’Anse — notamment la Route nationale #2 — ont été régulièrement bloqués par des groupes armés. Martissant, Carrefour, Croix-des-Bouquets : ces noms sont devenus synonymes de barrages, de tirs sporadiques et de convois humanitaires escortés.
Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), des centaines de milliers de personnes ont été déplacées internes entre 2023 et 2025, principalement dans l’Ouest. Beaucoup ne peuvent toujours pas regagner leurs maisons. « On nous promet le retour, mais on ne voit rien venir », confie une mère de famille réfugiée dans une école transformée en abri à Delmas.
Le plus grand centre hospitalier public du pays, l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti, a fermé à plusieurs reprises depuis 2022 en raison des affrontements autour du centre-ville. Des services ont été transférés, d’autres suspendus. Des malades chroniques ont interrompu leurs traitements. Dans un pays où l’accès aux soins est déjà précaire, chaque fermeture pèse lourd.
Kidnappings, annonces et désillusions
Le pic des enlèvements contre rançon en 2021 a marqué les esprits. Si les chiffres ont fluctué depuis, la peur demeure. Des communiqués annoncent des « opérations d’envergure ». Le directeur général de la Police nationale d’Haïti (PNH) promet des résultats ; le Premier ministre multiplie les déclarations. Mais sur le terrain, des quartiers annoncés « repris » retombent parfois sous contrôle armé quelques jours plus tard.
L’attaque coordonnée du 29 février 2024 contre des infrastructures stratégiques et des commissariats, sur fond de contestation politique, a rappelé la capacité de nuisance des gangs. Le contexte institutionnel, déjà fragilisé depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse le 7 juillet 2021, s’en est trouvé davantage ébranlé.
Dans certains quartiers, des habitants parlent d’« opérations vitrines » : brèves, très médiatisées, sans ancrage durable. Les autorités, elles, mettent en avant des saisies d’armes, des arrestations et des patrouilles renforcées. Entre ces deux récits, la confiance s’est effritée.
Transition politique sous tension
La mise en place du Conseil présidentiel de transition (CPT), avec l’appui de la Communauté des Caraïbes (CARICOM), devait ouvrir une séquence de stabilisation. Le calendrier prévoit la fin du mandat de transition au 7 février 2026. Mais les dissensions internes, les retards institutionnels et l’ampleur de la crise sécuritaire ont nourri les critiques.
Des organisations de la société civile dénoncent des dépenses jugées inopportunes — voyages, réceptions, fonctionnement — au regard des urgences sociales. Les membres du CPT rétorquent que la diplomatie et la coordination régionale sont indispensables pour mobiliser l’appui international et préparer des élections crédibles.
La mission multinationale d’appui à la sécurité, autorisée en octobre 2023 par le Conseil de sécurité de l’ONU et dirigée par le Kenya, suscite elle aussi des débats. Pour les uns, elle est un levier nécessaire ; pour les autres, elle ravive le souvenir controversé de la MINUSTAH (2004-2017) et la question de la souveraineté.
Économie verrouillée et soupçons de connivence
Dans les rues, une accusation revient : l’insécurité profiterait à certains réseaux politiques et économiques. Des anciens élus — sénateurs, députés, maires — aspirent à revenir aux affaires alors que le Parlement est dysfonctionnel depuis janvier 2020. Des rapports d’organisations de défense des droits humains ont évoqué des liens présumés entre acteurs politiques et chefs de gangs, dont Jimmy Chérizier, figure médiatisée de la coalition G9.
Sur le plan économique, des entrepreneurs de la diaspora disent hésiter à investir, évoquant l’insécurité et un environnement concurrentiel perçu comme fermé. Le débat sur la concentration de certains marchés revient régulièrement. Dans les télécommunications, par exemple, deux opérateurs dominent : Digicel et Natcom. Des consommateurs critiquent la qualité de service et appellent à davantage de concurrence ; les entreprises mettent en avant les contraintes d’infrastructure et d’énergie.
Les milieux d’affaires, pour leur part, affirment être eux aussi victimes des enlèvements, des rackets et des blocages portuaires. La frontière entre responsabilité structurelle et survie dans un contexte chaotique est devenue un champ de bataille narratif.
Carnaval, symbole ambivalent
Le carnaval, moment d’expression populaire par excellence, cristallise les tensions. Pour certains, maintenir les festivités est un acte de résistance culturelle. Pour d’autres, c’est un luxe déplacé quand des hôpitaux manquent de matériel et que des déplacés dorment sous des bâches.
Les autorités locales défendent les retombées économiques temporaires — vendeurs ambulants, artisans, artistes. Les critiques rétorquent que les fonds publics engagés pourraient prioritairement soutenir la santé, l’éducation ou la réhabilitation d’axes routiers stratégiques.
Se lever, mais comment ?
« Le peuple doit défendre son destin », entend-on souvent. Mais la mobilisation, pour être efficace, suppose organisation, leadership et horizon politique clair. Les mouvements de 2018-2019 contre la vie chère ont montré la capacité de la rue à imposer un rapport de force. Ils ont aussi révélé les limites d’une contestation sans débouché institutionnel.
Exiger des comptes sur l’usage des fonds publics, réclamer un calendrier électoral crédible avant le 7 février 2027, renforcer l’indépendance de la justice, protéger les journalistes et les défenseurs des droits humains : autant de pistes évoquées par des acteurs de la société civile.
Haïti n’est pas condamnée à l’effondrement. Mais la reconstruction ne se décrète pas à coups de communiqués. Elle exige cohérence, transparence et responsabilité. Entre la tentation de la fête pour oublier et l’urgence d’agir pour survivre, le pays avance sur une ligne de crête.
La question n’est plus seulement de savoir si le peuple se lèvera. Elle est de savoir si ses dirigeants — politiques comme économiques — accepteront enfin d’entendre ce que crie le silence des déplacés, des malades sans hôpital et des familles endeuillées.



