Par Amoureux de la sagesse/3665-2094
En Haïti, une scène devenue banale choque de moins en moins : des diplomates étrangers présentés, par certains médias et acteurs politiques, comme s’ils détenaient une autorité directe sur les affaires internes du pays. Cette dérive, loin d’être anodine, révèle un système plus profond de dépendance, de renoncement et de protection mutuelle.
Une influence étrangère rendue possible de l’intérieur
Il faut, d’emblée, nommer les responsabilités. Si aujourd’hui des ambassadeurs semblent occuper un espace politique aussi visible en Haïti, ce n’est pas uniquement le résultat d’une ingérence extérieure. Ce sont d’abord les élites politiques haïtiennes elles-mêmes, appuyées par des médias complaisants, qui leur ont ouvert la porte.
Des responsables politiques, en quête de reconnaissance ou de protection, s’imaginent intouchables dès lors qu’ils bénéficient du soutien implicite ou explicite d’un acteur étranger. Même lorsque ces positions vont à l’encontre des intérêts nationaux, elles sont présentées comme des gages de légitimité.
L’illusion est pourtant cruelle : l’histoire récente montre que ces mêmes soutiens se retirent sans ménagement lorsque leurs bénéficiaires deviennent encombrants.
Le rôle problématique de certains médias
Mais la responsabilité ne s’arrête pas à la sphère politique. Une partie de la presse participe activement à cette confusion des rôles. En relayant certaines déclarations diplomatiques sans recul critique, elle contribue à transformer des représentants étrangers en autorités internes.
Un exemple récent illustre cette dérive : un titre affirmant que Antoine Michon « évalue la situation sécuritaire » dans une commune du pays. Or, M. Michon est ambassadeur de la France en Haïti. Il représente les intérêts de son État. Il n’est ni chef d’État haïtien, ni chef du gouvernement, ni responsable constitutionnel de la sécurité nationale.
Cette confusion n’est pas qu’une erreur de forme. Elle façonne la perception collective et banalise une tutelle symbolique, où la validation étrangère semble primer sur l’autorité nationale.
Une question simple, une réponse évidente
La question mérite d’être posée sans détour :
un média français présenterait-il l’ambassadeur d’Haïti en France comme évaluant la sécurité nationale française ? La réponse est évidente. Aucun État souverain n’accepterait qu’un représentant étranger soit médiatiquement élevé au rang d’autorité interne.
En Haïti, pourtant, cette pratique tend à se normaliser, signe d’un affaiblissement profond du sens de la souveraineté.
Le précédent de 2021
Cette dérive trouve un point d’ancrage majeur dans la crise ouverte après l’assassinat du président Jovenel Moïse, en juillet 2021. Dans un contexte de vide institutionnel extrême, un communiqué du Core Group appelant à la formation d’un gouvernement dirigé par Ariel Henry a été perçu comme un signal déterminant dans l’orientation du pouvoir exécutif.
Au lieu d’un arbitrage strictement interne, cette prise de position diplomatique a installé un précédent lourd de conséquences : celui où la validation extérieure semble peser davantage que les mécanismes constitutionnels haïtiens.
Une souveraineté qui se pratique
Un diplomate n’est pas un dirigeant haïtien. Il ne détient aucun mandat populaire, aucune responsabilité constitutionnelle dans la gestion des affaires publiques du pays. Lui attribuer un rôle politique interne revient à affaiblir davantage une souveraineté déjà fragilisée par des années de crises et de transitions.
Comme le rappelle l’éditorial de Djovany Michel, la souveraineté ne se proclame pas : elle se pratique. Elle commence par le respect des fonctions, des titres et des responsabilités. Elle suppose aussi une presse rigoureuse, capable de contextualiser, de questionner et de refuser la confusion des rôles.
Responsabilité politique, responsabilité médiatique
Haïti ne sortira pas de l’impasse en dénonçant uniquement l’ingérence étrangère. La rupture doit être interne :
- des dirigeants qui cessent de chercher leur légitimité à l’extérieur,
- des médias qui assument pleinement leur rôle critique,
- une société qui refuse de confondre diplomatie et gouvernance.
Sans cette lucidité collective, la tutelle ne sera même plus imposée : elle sera acceptée, normalisée, relayée.



