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Port-au-Prince, 7 février.
La date est lourde de symboles dans l’histoire politique haïtienne. Ce samedi 7 février, le mandat du Conseil présidentiel de transition (CPT) arrive officiellement à son terme. Mais au lieu d’ouvrir la voie à une sortie de crise, cette échéance consacre une nouvelle impasse : le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé demeure seul aux commandes, dans un pays épuisé, fracturé et profondément méfiant.
Un CPT qui s’éteint dans l’échec
Mis en place après l’effondrement du pouvoir d’Ariel Henry en 2024, lui-même resté en poste depuis 2021 sans élections ni résultats tangibles, le CPT devait être une solution provisoire. Il promettait un apaisement politique, une transition courte, des élections crédibles et un début de redressement sécuritaire.
Deux ans plus tard, le bilan est sans appel :
- aucune élection organisée,
- aucune reprise durable du contrôle territorial,
- aucune amélioration visible des conditions de vie,
- aucune autorité morale ou politique consolidée.
Incapables de s’entendre, divisés par des intérêts divergents et affaiblis par leur dépendance extérieure, les membres du CPT quittent la scène sans avoir pu — ou voulu — remettre en question le pouvoir du Premier ministre.
Un pouvoir maintenu sous pression internationale
Le maintien d’Alix Didier Fils-Aimé à la tête du gouvernement ne peut être dissocié du soutien actif de partenaires internationaux, notamment les États-Unis, certains pays européens et le Canada. Officiellement, il s’agit d’éviter le chaos institutionnel. Dans les faits, beaucoup d’Haïtiens y voient une imposition politique, exercée contre la volonté populaire.
Cette pression internationale, constante depuis 2010, s’est souvent traduite par un choix clair : préserver des interlocuteurs dociles, plutôt que soutenir une véritable souveraineté politique. Le résultat est connu : une stabilité de façade, pendant que la misère s’enracine.
Promesses répétées, réalité figée
Depuis son installation, le Premier ministre multiplie les annonces :
- élections à venir,
- amélioration de la sécurité,
- réouverture des grands axes routiers,
- redéploiement des services publics.
Mais sur le terrain, la réalité est brutale :
- des routes nationales toujours bloquées,
- le principal hôpital public du pays qui peine encore à fonctionner normalement,
- des centaines d’écoles fermées,
- des milliers de familles déplacées, entassées dans des camps de fortune depuis 2023, sans perspectives de retour.
La population observe une gouvernance qui parle beaucoup, promet souvent, mais ne change presque rien.
Un air de déjà-vu
La comparaison avec Ariel Henry revient avec insistance dans les rues de Port-au-Prince, de l’Artibonite ou du Nord. Lui aussi avait été maintenu au pouvoir par des soutiens étrangers, malgré une légitimité contestée et une incapacité manifeste à améliorer la situation. Il est finalement tombé non par la voie institutionnelle, mais sous la pression de l’insécurité et de la rue.
Pour beaucoup, le pays semble rejouer le même scénario, avec de nouveaux visages mais les mêmes méthodes.
Un peuple en colère, mais sans voix
Pendant que les accords se négocient dans les salons diplomatiques et que les communiqués internationaux se succèdent, le peuple haïtien se sent exclu de son propre destin. La colère monte, nourrie par la faim, l’insécurité, l’exil forcé et le sentiment d’humiliation nationale.
Ce 7 février ne marque pas seulement la fin d’un mandat. Il révèle surtout le fossé immense entre un pouvoir soutenu de l’extérieur et une population laissée pour compte.
Une question sans réponse
Au fond, une interrogation traverse tout le pays :
qui gouverne Haïti, et pour quels intérêts ?
Tant que les transitions seront dictées de l’extérieur, tant que les dirigeants devront leur survie politique à des soutiens étrangers plutôt qu’à leur peuple, et tant que l’échec ne sera jamais sanctionné, la crise haïtienne ne connaîtra pas d’issue durable.
Le 7 février passe. La misère, elle, demeure.



