Amoureux de la sagesse /3665-2094
Dans Les Animaux malades de la peste, Jean de La Fontaine décrit une société frappée par un mal invisible mais ravageur. Pour se dédouaner, chacun accuse l’autre. Les plus faibles paient, les plus puissants s’innocentent. Trois siècles plus tard, cette fable résonne étrangement avec la vie politique haïtienne.
Car en Haïti, la peste n’est ni biologique ni passagère. Elle est politique, chronique, enracinée. Elle porte un nom familier : l’irresponsabilité collective des élites, toujours promptes à désigner un coupable, jamais à assumer leurs propres échecs.
La maladie : l’échec répété, jamais reconnu
Depuis la chute de Jean-Claude Duvalier en 1986, Haïti vit une succession de ruptures avortées : gouvernements provisoires, transitions, élections contestées, accords politiques sans lendemain. Chaque cycle promet la refondation, chaque cycle laisse davantage de ruines.
Les dates parlent d’elles-mêmes :
- 1991, premier coup d’État contre Jean-Bertrand Aristide ;
- 2004, nouveau renversement et administration sous tutelle internationale ;
- 2010, séisme, afflux d’aide massive, mais gouvernance affaiblie ;
- 2016, élections laborieuses, espoirs déçus ;
- 2021, assassinat du président Jovenel Moïse, basculement dans l’inconnu ;
- 2022–2026, transitions successives, insécurité généralisée, État paralysé.
À chaque étape, les mêmes visages reviennent, parfois absents quelques années, puis « ressuscités » comme des cadavres politiques repeints en renards rusés, se présentant en sauveurs d’un pays qu’ils n’ont jamais su protéger.
Comme dans la fable : accuser pour survivre
Dans la fable de La Fontaine, le lion confesse ses fautes mais se voit absous. L’âne, pour une peccadille, est sacrifié. En Haïti, le mécanisme est identique.
Les politiciens s’accusent mutuellement :
- l’opposition accuse le pouvoir,
- le pouvoir accuse l’héritage du passé,
- les anciens accusent les nouveaux,
- les nouveaux accusent l’international,
- tous accusent l’insécurité, la conjoncture, le peuple lui-même.
Personne ne dit : « J’ai échoué. »
Personne ne se retire.
Personne ne paie le prix politique de ses erreurs.
Le peuple, lui, joue le rôle de l’âne : il encaisse la faim, l’exil, la peur, la misère, sans tribunal, sans réparation, sans justice.
Le recyclage politique : l’art de l’amnésie
Ce qui frappe le plus, ce n’est pas l’échec — car l’échec est humain — mais le refus de mémoire. Des anciens premiers ministres, ministres, parlementaires ou conseillers, déjà présents lors de crises majeures, reviennent aujourd’hui proposer des « solutions » à des problèmes qu’ils ont contribué à créer ou à laisser pourrir.
La politique haïtienne est devenue un théâtre où l’on change de rôle sans changer de responsabilité. On se lave les mains, on réécrit l’histoire, on accuse le voisin, puis on réclame une nouvelle chance.
Comment guérir cette maladie nationale ?
La peste politique ne se soigne ni par une nouvelle transition, ni par un énième accord de façade. Elle exige des remèdes profonds :
- La mémoire collective : refuser l’amnésie, rappeler les bilans, documenter les échecs.
- La reddition de comptes : sans justice ni responsabilité, la maladie prospère.
- Le renouvellement réel : pas seulement des noms nouveaux, mais des pratiques nouvelles.
- Le courage du retrait : savoir quitter la scène quand on a failli.
- La centralité du peuple : cesser de gouverner contre lui ou sans lui.
Tant que les politiciens continueront à se comporter comme les animaux de la fable — cherchant un bouc émissaire pour sauver leur place — Haïti restera malade.
Et tant que l’âne sera sacrifié pour préserver le lion, la peste ne disparaîtra pas.



