L’arrestation de Clifford Brandt, le 22 octobre 2012, avait marqué un tournant dans la lutte contre le kidnapping en Haïti. L’homme d’affaires était accusé d’avoir orchestré l’enlèvement de Coralie Moscoso et Nicolas Moscoso, membres d’une famille influente du pays. À l’époque, l’affaire avait provoqué une onde de choc, tant par le profil de l’accusé que par la brutalité des faits reprochés.
Après plusieurs années de procédure, le tribunal pénal avait prononcé en 2016 une condamnation à 18 ans de prison. Pour beaucoup, cette décision symbolisait enfin la capacité de la justice haïtienne à frapper au sommet, là où l’impunité semblait jusque-là intouchable.
L’effondrement du pénitencier et la disparition des condamnés
Mais dans la nuit du 2 au 3 mars 2024, cet espoir s’est effondré avec les murs du pénitencier national, pris d’assaut lors des violences orchestrées par la coalition armée « Viv Ansanm », dirigée par le chef de gang connu sous le surnom de « Barbecue ».
Cette attaque a entraîné la libération massive de détenus, parmi lesquels figuraient plusieurs profils lourdement condamnés ou poursuivis, dont Clifford Brandt, mais aussi Laguel Civil et Dimitri Hérard, pour ne citer que ces noms.
Depuis cette nuit-là, ces individus se sont volatilisés, sans que l’opinion publique n’ait connaissance de véritables opérations de recherche ciblées et visibles.
Des avis de recherche qui tardent, voire qui manquent
Plusieurs mois après l’évasion, une question revient avec insistance :
pourquoi certains fugitifs notoirement connus ne figurent-ils pas clairement parmi les personnes les plus recherchées par la DCPJ ?
La Police nationale d’Haïti dispose pourtant d’un site officiel et de canaux de communication publics. Or, selon des observateurs et des citoyens engagés, certains noms brillent par leur absence ou par un silence institutionnel troublant, malgré la gravité des faits et des condamnations prononcées.
Cette situation alimente un profond sentiment d’injustice et de méfiance envers les institutions chargées de faire respecter la loi.
Une justice sévère avec les faibles, prudente avec les puissants
En Haïti, la question dérangeante revient souvent dans les discussions populaires :
Clifford Brandt aurait-il connu le même sort judiciaire si ses victimes avaient été pauvres et sans influence ?
Pour beaucoup de citoyens, la réponse est évidente. L’histoire judiciaire du pays regorge de cas où des enlèvements, des assassinats ou des crimes graves impliquant des victimes issues de milieux modestes n’ont jamais abouti à des arrestations, encore moins à des condamnations.
Dans cette lecture critique de la justice haïtienne, la loi se montre ferme lorsque les intérêts des familles puissantes sont menacés, mais étonnamment lente, silencieuse ou inexistante lorsque les victimes n’ont ni réseau, ni visibilité, ni moyens.
Classe sociale, couleur et impunité : un malaise persistant
Dans l’opinion publique, un autre facteur revient avec insistance : celui de la classe sociale et de la couleur de peau.
Certains estiment que si Clifford Brandt circule aujourd’hui librement — malgré une condamnation et une évasion — c’est aussi parce qu’il appartient à une bourgeoisie historiquement protégée, bénéficiant de réseaux, d’alliances et de silences utiles.
Il s’agit là d’une perception largement partagée, même si elle ne repose pas sur une décision judiciaire explicite. Mais cette perception, nourrie par des décennies d’impunité sélective, suffit à miner la confiance déjà fragile entre l’État et la population.
Une question centrale pour l’État haïtien
Le cas Brandt dépasse aujourd’hui l’individu.
Il pose une question fondamentale : à quoi sert une condamnation si l’État est incapable — ou refuse — d’en assurer l’exécution ?
Dans un pays où les prisons tombent, où les gangs dictent le tempo sécuritaire et où les institutions semblent paralysées, chaque fugitif non recherché devient un symbole supplémentaire de l’effondrement de l’autorité publique.
Tant que des figures lourdement condamnées pourront disparaître sans véritable traque visible, la justice haïtienne continuera d’être perçue non comme un pilier de l’État, mais comme un instrument sélectif, au service des intérêts les plus forts.
Et dans cette Haïti fracturée, ce ne sont pas seulement des prisonniers qui se sont évadés en mars 2024 —
c’est un peu plus de la crédibilité de l’État qui s’est enfuie avec eux.



