Alors que la communauté internationale multiplie les appels en faveur d’un retour rapide aux urnes, une voix de plus en plus insistante rappelle une évidence que beaucoup évitent d’affronter : en Haïti, parler d’élections sans rétablir au préalable l’autorité de l’État relève désormais d’un déni de réalité.
Le journaliste-enquêteur Djovany M., connu pour ses prises de position tranchées contre la corruption, rappelle avec force que tant que les gangs imposent leur loi sur une large partie du territoire, aucun scrutin ne pourra être considéré comme libre, crédible ou acceptable par la population.
Depuis plus de deux ans, les zones de non-droit se sont étendues à un rythme inquiétant. Quartiers assiégés, déplacements massifs de familles, racket systématique : la violence s’installe comme une structure parallèle. Et à mesure que l’État s’efface, ce sont les groupes armés qui fixent les règles du jeu.
Dans un tel contexte, la tenue d’élections ne serait qu’une façade institutionnelle, vidée de sens, et dont personne ne pourrait garantir ni l’intégrité, ni la sécurité.
Un Premier ministre fragilisé par les soupçons
Au cœur de cette crise, l’une des questions qui alimente les débats porte sur la légitimité même du chef du gouvernement en place. Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, déjà fragilisé par les critiques, fait face à des soupçons persistants de collusion avec certains groupes armés, des cercles économiques puissants et même des réseaux diplomatiques.
Si aucune enquête officielle n’a encore tranché ces accusations, leur simple existence nuit profondément à la confiance publique — et à la crédibilité d’un exécutif censé conduire la sécurité du pays et organiser des élections.
Pour une large partie de la société civile, le départ du Premier ministre n’est plus une revendication partisane, mais une exigence politique et morale. Selon plusieurs observateurs, conserver à la tête du gouvernement une personnalité contestée, sans transparence et sans légitimité populaire, reviendrait à sceller l’échec de toute tentative de transition.
La nécessité d’un leadership intègre et indépendant
Dans son analyse, Djovany M. insiste sur une étape incontournable : avant même de discuter du futur du Conseil présidentiel de transition (CPT), Haïti a besoin d’un Premier ministre réellement indépendant, dont l’intégrité ne fait aucun doute, et qui ne soit redevable ni aux gangs, ni aux milieux d’affaires, ni aux chancelleries étrangères.
Un tel profil, aujourd’hui rare mais indispensable, serait la seule garantie qu’un vrai travail de restauration de l’ordre public puisse s’engager. Car sans sécurité, sans confiance, sans rupture claire avec les complicités de l’ancien système, toute élection deviendra automatiquement suspecte — et refusée par la majorité de la population.
Vers un nouveau contrat politique ?
Ce débat révèle en profondeur la fracture actuelle du pays : d’un côté, un appareil politique pris dans des jeux d’influences opaques ; de l’autre, une population qui réclame simplement un État fonctionnel, capable d’assurer la sécurité, la justice et le respect minimal des institutions.
Haïti ne manque ni de voix lucides, ni de propositions, ni de citoyens prêts à reconstruire. Ce qui manque cruellement, c’est un leadership crédible, capable d’assumer le poids historique de cette transition.
L’avenir politique du pays ne peut se réduire à une date d’élection ou à un calendrier soutenu par des pressions extérieures. Il dépend avant tout de la capacité de l’État à reprendre le contrôle, désarmer les groupes qui terrorisent la population et offrir un espace politique sain, où chaque citoyen puisse voter sans peur.



