La tension est montée d’un cran entre Sunrise Airways et le média en ligne Satellite509. Le 24 octobre 2025, l’avocat de la compagnie aérienne, Me Max Standley Lafortune, a adressé une lettre officielle au rédacteur en chef du média, le journaliste Djovany Michel, pour exiger une « rectification » et des excuses publiques. En toile de fond : un article mettant en cause le président du conseil d’administration de Sunrise Airways, Philippe Bayard, dans la gestion des crises sécuritaires ayant affecté l’aviation civile haïtienne.
La démarche judiciaire, perçue par plusieurs acteurs du monde médiatique comme une tentative d’intimidation, pose de nouveau la question de la liberté de la presse face au pouvoir économique dans un pays où les enquêtes sensibles se heurtent trop souvent à des pressions.
Une lettre au ton menaçant
Dans le document transmis à Djovany Michel, l’avocat affirme que Sunrise Airways « soulève la plus grande protestation » contre un article publié le 25 août par Satellite509. L’article en question rapportait des accusations circulant depuis plusieurs mois dans des milieux politiques et sécuritaires : celles liant Philippe Bayard à des événements troublants survenus en 2024 à l’aéroport Toussaint Louverture, notamment l’attaque armée qui avait conduit à la fermeture prolongée de la plateforme aérienne.
Sunrise Airways juge ces allégations « évidemment mensongères » et accuse le journaliste d’agir avec « mauvaise foi ». L’avocat exige un désaveu public dans un délai de trois jours, faute de quoi « la justice interviendra pour sévir avec la dernière rigueur ».
Un ton inhabituellement dur, qui ressemble davantage à une mise en demeure qu’à une demande de correction journalistique.
Un contexte lourd : questions non résolues autour de l’attaque de 2024
La lettre de Sunrise Airways intervient alors que plusieurs zones d’ombre demeurent sur l’attaque armée qui avait frappé l’aéroport Toussaint Louverture en 2024.
L’événement avait provoqué une paralysie totale du trafic aérien, à l’exception notable — et largement commentée — des vols de Sunrise Airways, seule compagnie à avoir pu continuer certaines opérations.
Cette situation avait alimenté de nombreuses interrogations, en particulier le rôle des assurances, les dérogations accordées et l’intérêt économique généré par la suspension prolongée des concurrents.
Malgré l’ampleur des conséquences, aucune enquête publique approfondie n’a été rendue accessible, un mutisme officiel que plusieurs observateurs qualifient d’anormal.
Pourquoi une enquête rapide aujourd’hui… mais pas hier ?
Le contraste est d’autant plus frappant que les autorités policières — notamment la DCPJ — se sont mobilisées immédiatement après un incident survenu récemment à l’aéroport Guy Malary, où un appareil de Sunrise Airways a été touché par des tirs.
Cette célérité interroge :
comment expliquer qu’un événement récent fasse l’objet d’une enquête instantanée, alors que l’attaque de 2024, qui avait fermé le principal aéroport du pays pendant des mois, n’ait jamais bénéficié du même sérieux apparent ?
Pour plusieurs analystes interrogés, la réponse ne serait pas seulement sécuritaire :
« L’aérien, c’est du pouvoir, du commerce, de l’accès au territoire. En Haïti, même le ciel semble avoir ses maîtres », résume un spécialiste du secteur sous couvert d’anonymat.
Pressions économiques et lutte pour le contrôle du récit public
La lettre adressée à Djovany Michel s’inscrit dans une dynamique que plusieurs journalistes décrivent comme une stratégie de dissuasion. En Haïti, les médias d’enquête sont régulièrement confrontés à des menaces voilées, à des poursuites stratégiques (SLAPP) ou à des pressions indirectes visant à restreindre leur marge de manœuvre.
Le cas présent est emblématique : la compagnie aérienne la plus influente du pays intervenant pour exiger la corrections d’un article qui, pour l’essentiel, ne faisait que rapporter des informations déjà colportées dans l’espace public et relayées par d’autres organes de presse.
Un débat crucial : qui protège la liberté d’informer ?
L’affaire ouvre une réflexion plus large sur la place du journalisme d’investigation dans un contexte où :
- les institutions sont fragiles,
- les intérêts économiques sont puissants,
- et les mécanismes de contrôle démocratique restent insuffisants.
Face à la menace d’un procès, Djovany Michel n’a pas officiellement réagi. Selon plusieurs confrères, il aurait déjà transmis le dossier à ses conseillers juridiques.
Mais au-delà de ce cas particulier, c’est la capacité de la presse à questionner les puissants sans subir de représailles qui se joue.
Un test pour la presse et pour l’État
L’offensive de Sunrise Airways contre Satellite509 intervient dans un climat d’opacité persistante autour du secteur aérien haïtien.
En réponse, l’attitude des autorités — qu’elles choisissent d’enquêter, de rester silencieuses ou de se ranger derrière les acteurs économiques — constituera un signal fort pour l’avenir de la liberté de la presse.
Car au final, ce n’est pas seulement un journaliste qui est visé : c’est le droit du public à comprendre ce qui se joue dans un secteur stratégique pour la souveraineté nationale.




