Dans un pays déjà miné par la corruption et les scandales politico-économiques, une nouvelle affaire vient ébranler la confiance du public envers les institutions de l’État.
Le Réseau Haïtien des Journalistes Anti-Corruption (RHAJAC) a appelé ce mercredi 12 novembre à la suspension immédiate des licences d’exploitation et d’exportation d’anguilles accordées à Betty Lamy, Walson Sanon et Fritz Richardson, trois opérateurs économiques actuellement sous le coup d’une enquête judiciaire pour corruption, trafic de stupéfiants, blanchiment d’argent et trafic d’organes.
Pour l’organisation, il est inacceptable que des personnes soupçonnées de crimes aussi graves continuent de bénéficier d’autorisations officielles pour exploiter des ressources naturelles du pays.
Un dossier explosif entre affaires, justice et réseaux opaques
Selon les informations recueillies par le RHAJAC, le juge d’instruction Benjamin Félismé conduit actuellement une enquête suite à des plaintes déposées par le RHAJAC, le Collectif contre la corruption (CCC) et Me Caleb Jean-Baptiste, avocat reconnu pour son travail sur les crimes économiques.
Les trois accusés auraient utilisé leurs licences d’exploitation d’anguilles comme couverture à des activités illicites, notamment le trafic de cocaïne et le blanchiment de devises étrangères.
Le secteur, qui devrait normalement contribuer au développement économique et à la préservation des ressources aquatiques, semble s’être transformé en terrain fertile pour les mafias économiques.
En mai 2025, l’Association Nationale pour la Protection des Ressources Aquatiques (ANAPRA) avait déjà pris la décision d’écarter deux de ces individus, Betty Lamy et Fritz Richardson Junior, après des accusations de contrebande et de trafic d’organes.
Mais depuis, rien n’a vraiment bougé : les licences n’ont pas été retirées, les opérations ont continué, et le silence des autorités s’est épaissi.
« Comment expliquer qu’en plein processus judiciaire, ces licences soient toujours valides ? », s’interroge un membre du RHAJAC.
« Le pays ne peut pas continuer à tolérer ce genre d’impunité pendant que la justice enquête sur des faits aussi graves. »
Un secteur stratégique au cœur de la controverse
L’exportation d’anguilles, bien que méconnue du grand public, est un marché lucratif reliant Haïti à plusieurs pays asiatiques. Ces petites créatures marines, prisées pour leur valeur nutritionnelle et thérapeutique, se vendent à plusieurs centaines de dollars le kilo sur le marché international.
Mais selon plusieurs experts du secteur, le manque de transparence et de régulation favorise les détournements et les circuits parallèles.
Des documents consultés par le RHAJAC montreraient que certaines cargaisons d’anguilles auraient servi de couverture à des exportations illégales de substances prohibées, voire à des transferts de fonds suspects.
« Ce type de fraude n’est pas nouveau », confie un ancien cadre du ministère du Commerce. « Ce qui change, c’est l’ampleur du réseau et les protections dont il semble bénéficier. »
L’appel à la responsabilité de l’État haïtien
Dans sa note, le RHAJAC interpelle directement les autorités compétentes — le ministère de l’Environnement, le ministère du Commerce et de l’Industrie, les douanes haïtiennes, ainsi que le cabinet d’instruction — pour qu’elles prennent des mesures conservatoires immédiates.
Selon le Réseau, laisser ces entreprises continuer à opérer pendant l’enquête constitue une entrave à la justice et un risque de destruction de preuves.
« Nous ne demandons pas de condamner avant jugement », explique Djovany Michel, secrétaire général du RHAJAC.
« Nous demandons seulement que l’État agisse par prudence. Suspendre ces licences le temps de l’enquête, c’est une question de bon sens, de crédibilité et de respect pour la population. »
Cette demande prend une dimension symbolique dans un pays où les scandales de corruption se succèdent sans qu’aucune sanction véritable ne soit appliquée.
Le mutisme des institutions, déjà fragilisées par des années d’ingérence politique, donne l’impression d’une justice à deux vitesses : une pour les puissants, une autre pour les citoyens ordinaires.
La corruption systémique, un mal enraciné
Cette affaire des anguilles s’ajoute à une longue liste de dossiers qui illustrent la faillite morale et administrative de l’État haïtien.
Du trafic de carburant aux détournements de fonds publics, en passant par les liens troubles entre élites économiques et groupes armés, la corruption est devenue un mode de gouvernance.
Le RHAJAC, comme d’autres organisations de la société civile, tente de rompre ce cycle de silence et d’impunité qui maintient le pays dans une spirale de pauvreté et de méfiance.
Pour beaucoup, ce combat dépasse la simple question des anguilles.
Il s’agit d’une épreuve de vérité pour la justice haïtienne, un test pour savoir si elle peut encore agir de manière indépendante et équitable.
Un appel à la vigilance citoyenne et médiatique
Dans un contexte d’insécurité généralisée et de désillusion politique, le RHAJAC appelle la population, les médias et les défenseurs des droits humains à rester vigilants.
Le Réseau promet de publier régulièrement des rapports d’étape sur ce dossier et de dénoncer publiquement toute tentative d’ingérence ou de pression sur le juge d’instruction.
« La vérité ne doit pas dépendre de la puissance des accusés, mais de la force de la loi », conclut Djovany Michel.
« Nous devons choisir entre le silence complice et le courage de dire non. »
Une affaire à suivre
Alors que l’enquête se poursuit, la question reste entière :
le gouvernement osera-t-il suspendre les licences d’exploitation d’individus sous enquête pour crimes graves ?
La réponse, ou son absence, dira beaucoup sur la volonté réelle de l’État haïtien de lutter contre la corruption, et sur l’avenir d’un pays où, trop souvent, les puissants continuent de pêcher en eaux troubles.
rhajac.org
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