Le silence règne à Delmas 30, mais il ne rassure pas. Après des semaines passées en déplacement forcé, des centaines d’habitants sont revenus dans leur quartier. Ce qu’ils ont trouvé n’est pas la paix, mais des maisons éventrées, des rues désertes, des murs noircis, et des souvenirs brisés.
Le gang « Viv Ansanm », qui a semé la terreur dans la zone ces derniers mois, a laissé derrière lui des traces profondes, physiques et psychologiques.
« M re-antre lakay mwen ak de men nan tèt. Tout sa nou te konstwi depi 15 an pa la ankò… Kisa m pral fè? » confie Yvette, 56 ans, le regard vide devant ce qui reste de sa petite boutique familiale.
Un quartier défiguré, des vies suspendues
La plupart des habitants déplacés étaient partis dans la précipitation, fuyant les affrontements armés entre gangs rivaux, ou les menaces directes. Leur retour s’est fait dans l’incertitude, parfois sous pression, faute de moyens pour rester dans les abris temporaires.
Même s’il n’y a pas eu de morts déclarés dans cette phase de retour, la détresse est palpable. Beaucoup vivent désormais dans des maisons partiellement détruites, sans eau courante, sans électricité, sans travail, sans soutien humanitaire.
« Gen moun ki pèdi tout dokiman, tout sa yo te posede. Men sa ki pi di, se pa sa ou pèdi, se sa ou pa ka rekòmanse san èd », témoigne Jean-Paul, jeune père de famille.
« Pa gen maladi, men gen lapenn »
Si aucune épidémie ou cas grave de maladie n’a pour l’instant été recensé, le traumatisme mental est omniprésent. Le simple fait de revenir dans un lieu qui a été sous le contrôle d’un gang armé pendant plusieurs semaines suffit à maintenir les habitants dans un état de tension constante.
« Chak son, chak mouvman fè nou sote. Se tankou n’ap viv sou kadav ki poko fin antère », dit un habitant.
Les enfants, en particulier, semblent affectés par ce climat d’angoisse. La plupart n’ont toujours pas pu reprendre une scolarité stable. L’école, l’église, les marchés de quartier ont été abandonnés ou détruits.
L’absence de l’État : un vide flagrant
Face à cette situation, les attentes des habitants sont claires. Ils réclament une présence forte de l’État, non seulement pour assurer leur sécurité, mais aussi pour les aider à reconstruire leurs vies.
Jusqu’à présent, aucune autorité officielle n’a été vue sur place pour coordonner le retour, aucune aide d’urgence n’a été distribuée, aucun plan de réhabilitation n’a été communiqué.
« Yo lage nou tankou bèt nan forè. Se tankou se pa moun nou ye », déplore une mère de famille.
Peut-on vraiment parler de retour à la normale ?
Le calme apparent à Delmas 30 est trompeur. Il ne résulte pas d’une victoire sécuritaire, ni d’un effort de pacification durable. Il est plutôt le fruit d’un répit incertain, dans un contexte où les groupes armés restent présents, armés et organisés, dans d’autres zones proches.
Pour beaucoup, le retour n’est ni un choix, ni un espoir, mais une nécessité économique, faute d’alternative.
« Nou retounen, men nou pa viv. Nou ap chache kijan pou nou pa mouri », résume un jeune homme, assis sur un tas de gravats.
Un appel à la responsabilité
Ce drame silencieux, loin des caméras, est le reflet d’une crise nationale plus large : celle d’un pays où l’État semble incapable de protéger ses citoyens, de leur garantir une dignité minimale, ou même d’accompagner leur retour après le chaos.
Delmas 30 est peut-être le symbole d’une tragédie invisible : celle d’un peuple qui revient chez lui, sans maison, sans sécurité, sans espoir — et sans bruit.



