Avec la complicité tacite – voire active – d’un Premier ministre contesté, le patron de Sunrise Airways se serait érigé en arbitre de l’aviation commerciale haïtienne, bloquant volontairement l’arrivée d’un concurrent. Une dérive grave qui interroge sur l’emprise d’intérêts privés sur les institutions publiques.
Dans un pays en proie à une crise institutionnelle chronique, où l’État est souvent perçu comme une coquille vide ou un instrument entre les mains d’une poignée d’oligarques, de nouveaux faits viennent jeter une lumière crue sur l’étendue des complicités et des passe-droits dont jouissent certains acteurs économiques influents.
Lors d’une récente déclaration, Philippe Bayard, président de la compagnie aérienne Sunrise Airways, a affirmé – sans détour – être personnellement intervenu pour bloquer les opérations de la compagnie Aruba Airlines en Haïti. Il justifie son geste en évoquant des considérations de sécurité et de concurrence. Mais cette sortie publique, au-delà de son arrogance, soulève une question fondamentale : de quel droit un citoyen, même puissant, peut-il décider quelles compagnies aériennes peuvent opérer sur le territoire national ?
Une déclaration lourde de sens
Bayard n’est pas un inconnu. Il est l’un des visages les plus visibles de l’aviation civile en Haïti, propriétaire d’une compagnie nationale qui profite d’un quasi-monopole sur plusieurs routes régionales. Mais en admettant avoir bloqué Aruba Airlines – une compagnie qui devait notamment relier Miami aux Cayes – il avoue implicitement s’être arrogé un pouvoir qui ne lui revient pas : celui de réguler l’espace aérien haïtien.
Ce rôle, rappelons-le, relève exclusivement des autorités de l’aviation civile, en lien avec les ministères compétents. Qu’un chef d’entreprise puisse ainsi « filtrer » les entrées et sorties de concurrents sans opposition apparente de l’État est un signal inquiétant.
Une complicité politique flagrante ?
À cela s’ajoute un autre élément troublant : le silence complice, voire le soutien implicite, du gouvernement haïtien, et plus particulièrement du Premier ministre en fonction. Longtemps accusé d’être sous la coupe d’intérêts oligarchiques, ce dernier n’a émis aucune déclaration publique pour dénoncer ou démentir les propos de Bayard.
Pire encore, selon plusieurs sources proches du dossier, le blocage d’Aruba Airlines aurait été facilité par une série de décisions administratives opaques, orchestrées par des proches du pouvoir. Il est donc légitime de s’interroger : l’État haïtien sert-il encore l’intérêt général, ou est-il devenu un instrument aux mains d’un petit groupe d’hommes d’affaires bien connectés ?
Des conséquences concrètes pour les citoyens
Le plus révoltant, dans cette affaire, c’est sans doute l’impact direct sur la population. Le projet de ligne Miami–Cayes représentait un soulagement potentiel pour de nombreux Haïtiens vivant dans le sud du pays ou dans la diaspora. En bloquant cette option, on ne nuit pas seulement à une compagnie concurrente ; on prive des milliers de citoyens d’un service essentiel, dans un pays où les infrastructures sont déjà dramatiquement déficientes.
La concentration du pouvoir économique entre quelques mains – surtout quand il est assorti d’un soutien politique – crée une situation de rente intenable. Elle accentue les inégalités, freine le développement et mine la confiance dans les institutions.
Vers une privatisation de l’État ?
Ce que révèle ce nouvel épisode, ce n’est pas seulement une affaire de monopole dans l’aviation. C’est une illustration, parmi tant d’autres, d’un processus plus vaste : la privatisation progressive de l’État haïtien par une élite économique étroite, qui dicte les règles du jeu à son avantage.
Philippe Bayard, en affirmant publiquement qu’il peut décider qui a le droit de voler dans le ciel haïtien, pose un acte symbolique fort. Et il le fait sans crainte de représailles, sans gêne apparente. Parce qu’il sait que dans l’Haïti actuelle, l’impunité des puissants est la norme.
Mais jusqu’à quand ?



