Une onde de choc a traversé les milieux culturels, intellectuels et militants haïtiens après une déclaration pour le moins incendiaire du pasteur Gregory Toussaint. Lors d’une intervention publique, l’influent leader religieux a affirmé que la cérémonie du Bois Caïman — souvent considérée comme un acte fondateur de la Révolution haïtienne — ne serait qu’une « invention vieille d’environ 70 ans ». Selon lui, le vaudou n’a pas joué un rôle plus déterminant que l’évangile dans l’indépendance d’Haïti.
Ces propos ont immédiatement déclenché une avalanche de critiques. Pour de nombreux Haïtiens, cette déclaration va bien au-delà de la simple opinion : elle représente un affront à l’histoire, une négation des luttes de leurs ancêtres, et un mépris flagrant pour la culture haïtienne.
Un révisionnisme historique jugé dangereux
Pour l’historien Jean Wilner Morin, « remettre en question la cérémonie du Bois Caïman revient à effacer l’un des symboles les plus puissants de l’unité noire contre l’oppression coloniale. Même si les historiens débattent encore de certains détails, il est indéniable que le vaudou a été un ciment social et spirituel pendant la lutte pour la liberté. »
Cette cérémonie, tenue en août 1791 à Bois Caïman, est communément reconnue comme le point de départ de la révolte des esclaves qui a conduit à l’indépendance d’Haïti en 1804. Le nier revient, pour plusieurs, à piétiner la mémoire collective d’un peuple qui s’est battu avec ses propres armes spirituelles et culturelles.
Un homme de foi ou un homme en mission ?
Derrière les mots de Gregory Toussaint, certains voient une stratégie plus large : celle de discréditer tout ce qui est lié au patrimoine afro-descendant pour imposer une vision unique de la spiritualité, centrée exclusivement sur le christianisme évangélique.
« C’est une tentative de zombification culturelle », dénonce une militante culturelle à Jacmel. « Il veut que les jeunes Haïtiens renient leur histoire, leurs ancêtres, leur identité, au nom d’une foi importée, coloniale et autoritaire. »
Des accusations graves circulent également, selon lesquelles le pasteur aurait financé certains médias pour diffuser ses propos, muselant au passage toute tentative de contradiction. Aucune preuve formelle n’a encore été rendue publique, mais le climat de suspicion est palpable.
Un silence complice ?
Plusieurs voix s’élèvent pour dénoncer l’absence de réaction de la part des autorités ou des instances religieuses haïtiennes. « Où sont les défenseurs de la mémoire nationale ? », interroge un sociologue. « Pourquoi ce silence face à un homme qui insulte notre matrimoine spirituel en public, sans la moindre conséquence ? »
La question est d’autant plus sensible que Gregory Toussaint conserve la nationalité haïtienne et jouit d’une influence importante dans la diaspora. Pour certains, il ne serait rien de moins qu’un « traître culturel », un « relais local des idéologies néocoloniales occidentales » visant à déraciner les Haïtiens de leur héritage ancestral.
Un débat nécessaire, mais dans le respect
Si la liberté d’expression est un droit fondamental, nombreux sont ceux qui estiment qu’elle ne devrait pas être utilisée pour semer le mépris, surtout envers un peuple qui se bat pour préserver ses racines face à des siècles de marginalisation.
Le débat sur la place du vaudou dans l’histoire d’Haïti n’est pas nouveau, mais les propos du pasteur Gregory Toussaint viennent le raviver avec une brutalité qui divise. À l’heure où Haïti tente de reconstruire une identité nationale forte, inclusive et fidèle à ses luttes, ces attaques contre sa mémoire collective sont vécues comme des blessures profondes.


