Par [Amoureux de la sagesse]
Quatre ans se sont écoulés depuis la nuit du 7 juillet 2021, où le président haïtien Jovenel Moïse a été sauvagement assassiné dans sa résidence privée à Pèlerin 5. Quatre ans d’enquêtes fragmentées, de commissions bloquées, de juges désignés puis démissionnaires. Quatre ans d’un silence pesant autour des éléments les plus cruciaux de l’affaire — à commencer par la localisation de son téléphone personnel, toujours introuvable. Pire encore, la justice haïtienne n’a jamais eu accès aux images de vidéosurveillance prises dans la résidence présidentielle cette nuit-là.
Le constat est accablant : à ce jour, les autorités judiciaires haïtiennes ne sont pas en mesure de répondre à la question la plus élémentaire dans toute enquête criminelle — où sont les preuves ?
Un téléphone disparu, une preuve essentielle envolée
Dans n’importe quelle enquête de cette ampleur, le téléphone de la victime serait l’un des premiers éléments saisis et analysés. Il pourrait contenir des messages, des appels, des contacts, des indices sur ses derniers échanges — autant d’éléments susceptibles d’éclairer les heures précédant l’assassinat.
Mais en Haïti, rien ne se passe comme ailleurs. Selon des sources proches du dossier, l’appareil aurait été récupéré dès les premières heures suivant l’assassinat… mais il n’aurait jamais été versé aux scellés judiciaires. Depuis, plus rien. Aucune autorité ne peut dire publiquement ce qu’il est devenu. Il aurait été “transféré”, “remis”, ou simplement “perdu” dans le flou administratif et l’opacité politique.
Des images qui auraient pu tout changer… mais que personne ne peut voir
Autre élément tout aussi troublant : les caméras de sécurité installées dans la maison du président. Ces dispositifs devaient enregistrer en temps réel ce qui se passait dans et autour de la résidence. Ils auraient pu livrer des images capitales : les visages des assaillants, leurs déplacements, leur logistique, voire l’attitude des responsables de la sécurité présidentielle cette nuit-là.
Mais là encore, l’accès à ces images s’est révélé impossible pour les magistrats instructeurs. Pourquoi ? Parce que le serveur contenant les enregistrements aurait été remis, très tôt, à des autorités américaines par des responsables de la Police Nationale d’Haïti (PNH). Officiellement pour “appuyer l’enquête conjointe”. Officieusement, personne ne sait vraiment ce que ces images sont devenues ni si elles existent encore.
Le fait qu’aucun juge haïtien n’ait eu accès à ces preuves soulève de sérieuses interrogations sur la souveraineté judiciaire du pays.
Une justice abandonnée, un pays désorienté
À ce jour, aucun procès n’a été ouvert en Haïti. Des suspects ont été arrêtés, certains transférés aux États-Unis dans le cadre de procédures fédérales. Des inculpations ont été prononcées par la justice américaine, mais sur le sol haïtien, l’affaire reste à l’arrêt.
Les juges qui se sont succédé sur le dossier ont dénoncé, parfois à demi-mot, les pressions, les menaces, les obstacles administratifs et le manque de moyens. Plusieurs ont jeté l’éponge. Aucun n’a pu aller au bout. Le peuple haïtien, quant à lui, a cessé d’attendre des réponses qu’il sait ne jamais venir. Le cynisme a remplacé l’indignation.
Quand l’impunité devient un système
L’affaire Jovenel Moïse dépasse de loin un simple crime politique. Elle symbolise l’état de délabrement institutionnel d’un pays incapable de garantir justice, même à son propre chef d’État. Si un président peut être assassiné dans sa chambre sans que l’on ne retrouve ni son téléphone, ni les vidéos de l’attaque, ni les commanditaires réels — que peut espérer un simple citoyen ?
Cette affaire aurait pu — aurait dû — être le point de départ d’un sursaut. Elle est devenue le symbole d’un pays sous tutelle, où la justice avance à tâtons, freinée par des intérêts obscurs, des complicités silencieuses et une dépendance étrangère quasi pathologique.
Et maintenant ?
Quatre ans plus tard, la question n’est plus seulement de savoir qui a tué Jovenel Moïse. Elle est devenue beaucoup plus vaste, beaucoup plus grave : qui contrôle réellement Haïti ? Et jusqu’où ira l’impunité dans ce pays déjà en ruines ?
Tant que la justice haïtienne n’aura pas récupéré sa pleine indépendance, tant qu’elle restera entravée par des jeux de pouvoir, des intérêts extérieurs ou la peur, l’affaire Moïse — comme tant d’autres — restera une plaie ouverte. Et avec elle, l’espoir d’un État de droit continuera de s’effriter.



