Par notre rédaction Haitiens.org
Dans les rues de Port-au-Prince comme dans les campagnes oubliées du pays, un même sentiment se répand : celui d’une profonde trahison. De plus en plus de citoyens haïtiens ont le sentiment d’être livrés à eux-mêmes, maltraités par une élite politique coupée des réalités, et abandonnés par une communauté internationale dont l’ingérence semble davantage guidée par des intérêts géopolitiques que par un réel souci du bien-être du peuple.
Alors que le Conseil présidentiel de transition (CPT) peine à instaurer la confiance, des voix s’élèvent pour dénoncer un processus verrouillé, imposé de l’extérieur et déconnecté des attentes populaires. Malgré les slogans de reconstruction démocratique et les promesses de stabilité, beaucoup voient dans cette transition une manœuvre orchestrée au profit de groupes d’intérêts puissants — locaux et internationaux.
Une transition sous contrôle : des dirigeants perçus comme “marionnettes”
Le CPT, mis en place sous la supervision de la CARICOM (Communauté des Caraïbes) avec le soutien de plusieurs puissances occidentales, est censé guider Haïti vers des élections libres et crédibles. En théorie. Mais dans les faits, la majorité des citoyens ne se reconnaissent pas dans ce conseil, dont les membres ont été désignés sans consultation populaire, ni légitimité électorale.
« Ce sont des visages recyclés, des figures déjà rejetées par la population dans le passé, » confie Marc-Anthony D., militant communautaire à Cap-Haïtien. « On nous impose des choix que nous n’avons pas faits, et ceux qui prétendent nous représenter ne rendent de comptes qu’aux ambassades et aux envoyés étrangers. »
Pour de nombreux Haïtiens, la CARICOM apparaît non pas comme un médiateur neutre, mais comme une entité agissant en tandem avec des intérêts extérieurs — notamment les États-Unis, le Canada, et l’Union européenne — pour maintenir un ordre politique favorable à la stabilité régionale, mais non nécessairement au progrès démocratique ou à la justice sociale.
Un peuple épuisé, mais lucide
La crise haïtienne ne date pas d’hier. Mais ces dernières années, les choses ont empiré : effondrement des institutions, multiplication des gangs armés, crise humanitaire, exode massif, inflation et famine rampante. Et malgré tout cela, les mécanismes de prise de décision continuent d’exclure la majorité silencieuse.
Dans les quartiers populaires de la capitale, des milliers de personnes vivent dans la peur constante des violences, sans accès aux soins, à l’eau potable ni à l’éducation. Pourtant, leurs voix restent marginalisées dans les discours officiels. Le peuple crie, proteste, mais ses appels sont systématiquement ignorés ou réprimés.
Des manifestations spontanées contre le CPT et les ingérences étrangères ont eu lieu ces derniers mois, souvent dispersées par la force. « Les grandes puissances parlent de démocratie, mais elles refusent d’écouter les Haïtiens. Nous ne sommes pas contre le dialogue, nous sommes contre l’imposition », résume une militante du collectif Soley Leve, active dans le sud du pays.
L’ingérence étrangère : entre soutien et complicité
Officiellement, l’aide internationale vise à stabiliser Haïti. Mais de plus en plus d’analystes et d’observateurs s’interrogent sur la logique réelle derrière certaines interventions étrangères, notamment l’appui tacite à des figures politiques contestées ou le financement de projets opaques.
La mission multinationale de sécurité, annoncée en grande pompe et soutenue par les États-Unis, reste floue dans ses objectifs et dans sa légitimité. Nombreux sont ceux qui y voient un prolongement des logiques d’occupation déguisée, qui ont souvent échoué par le passé.
Le silence complice de certaines puissances face à la répression, la corruption et le népotisme en Haïti nourrit le sentiment d’un abandon organisé. « Ce n’est pas seulement une trahison des dirigeants, c’est une abdication morale de ceux qui disent vouloir nous aider, » déplore un ancien fonctionnaire du ministère de la Justice.
Une dignité bafouée, mais pas éteinte
Malgré ce climat de défiance et de colère, la population haïtienne fait preuve d’une résilience remarquable. Dans les quartiers, les campagnes, les écoles de fortune, la société civile continue de s’organiser, de proposer des alternatives, de former une nouvelle génération consciente et mobilisée.
Loin des projecteurs et des conférences diplomatiques, c’est dans le silence que le vrai combat se mène : pour la justice, la dignité, et l’autodétermination. Car ce que réclament les Haïtiens, au fond, n’est pas une aide conditionnée ni un pouvoir imposé — mais le droit de décider pour eux-mêmes, dans le respect de leur histoire, de leurs souffrances et de leurs aspirations.



